Deux amies proches

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(environ 20 minutes de lecture)

C’était le rêve de sa vie, disons de la deuxième partie de sa vie : faire construire dans un bel endroit, avec un compagnon aimant, une maison intégrant les dernières normes environnementales, l’habiter mais aussi l’ouvrir pour des chambres d’hôtes.

Les choses s’étaient goupillées à merveille, encore mieux même qu’elle ne le prévoyait, puisque c’est sa meilleure amie depuis dix ans qui l’appela un jour, surexcitée :

– Le terrain à côté de chez nous est à vendre ! 

– Oh !

– Pourquoi vous ne concrétiseriez pas votre projet ici ?!

– Mais… ce serait fabuleux !

Marianne, donc la meilleure amie de Fabienne, vivait dans un village de Bellevigne-en-Layon, commune nouvelle de 5500 habitants située dans l’aire urbaine de la ville d’Angers. Bellevigne se trouvait au cœur du fameux Coteaux-du-Layon, vin blanc moelleux produit sur les collines bordant cet affluent de la Loire, dont la réputation allait au-delà du territoire couvert par l’appellation.

Fabienne, qui habitait Nantes et travaillait au service marketing d’une grosse entreprise de matériel électronique, allait depuis longtemps passer des week-ends au vert chez Marianne, qu’elle avait connue via un ancien amoureux. La relation amoureuse avait cessé, pas la relation amicale, au contraire. Les deux femmes étaient devenues complices, multipliant balades, dîners et conversations, se racontant leur vie, se téléphonant même dans la semaine pour se narrer les péripéties en cours.

Après un divorce et quelques aventures conséquentes, l’une et l’autre avaient retrouvé un compagnon stable. Marianne vivait avec Alexandre, un prof de maths en retraite, reconverti en sculpteur ; Fabienne s’était laissé séduire par Yvan, un ingénieur en informatique qui n’avait eu de cesse de la demander en mariage, ce à quoi elle avait fini par consentir. La première avait trois enfants, la seconde deux, tous désormais autonomes. 

Marianne et Alexandre vivaient dans une ancienne grange superbement aménagée, à la sortie d’un hameau dominant les pentes douces sur lesquelles étaient plantés les précieux cépages. En fonction de l’heure et des saisons, la lumière teintait les ceps, les feuilles et la terre d’orange, de bleu, de rouge, de jaune ou de blanc, et c’était un spectacle que de voir souffrir et s’épanouir la vigne au fil des jours – il convient que la vigne souffre pour que le raisin mûrisse dans les conditions qui permettront un bon vin.

Fabienne et Yvan vivaient dans leur appartement du centre de Nantes, confortable et décoré. Fabienne, cependant, souhaitait autre chose. Elle voulait quitter la ville et vivre à la campagne. Pas moins de 7 millions de Français exprimaient ce souhait, certains osaient ou parvenaient à franchir le pas. Yvan, qui se déplaçait souvent pour son travail, ne se sentait pas mal à Nantes, mais il aurait suivi son épouse n’importe où, pourvu que le lieu soit compatible avec son activité professionnelle.   

Jour après jour, germa dans la tête de Fabienne le projet suivant : trouver ou faire construire une maison, ni trop loin ni trop près de Nantes, qu’ils aménageraient petit à petit jusqu’à pouvoir y vivre à plein temps, à la retraite, et si possible avant ; elle ne se voyait pas attendre dix ans avant de quitter la ville. Si la maison n’était pas à plus d’une heure de Nantes, c’était envisageable, d’autant que le télétravail se développait dans son entreprise comme dans les autres. Yvan, en déplacement au moins la moitié de la semaine, était habitué à circuler beaucoup, ce n’était pas un problème.

Ils commencèrent à regarder les maisons et les terrains à vendre, ils allèrent voir sur place des lieux qui leur semblaient intéressants, ils prirent l’habitude de questionner toute personne susceptible de leur donner des informations utiles au sujet d’un projet de ce type.  

Au bout de quelques mois, une alternative plus radicale se dessina dans la tête de Fabienne : ouvrir leur future propriété à quelques hôtes, afin de leur proposer une base pour un séjour touristique ou gastronomique qui soit aussi un lieu de calme et de ressourcement. 

– J’aimerais trop ! 

– Dans ce cas, tu démissionnerais de ton boulot actuel ?

– Le rêve…

Dotée d’une bonne dizaine de semaines de congés par an, Fabienne était devenue par la force des choses une adepte de la société des loisirs, cumulant voyages, sorties culturelles, week-ends amicaux, rassemblements familiaux, pratiques associatives diverses, « moments entre filles » et « moments pour moi ». Pouvoir s’affranchir d’un travail salarié tout en réalisant un projet personnel était un idéal dont elle entrevoyait la possibilité avec cette « maison d’hôtes à caractère écologique », ainsi qu’elle commençait à qualifier son « projet » quand elle en parlait.

L’écologisme devait se manifester avant tout dans la conception de la maison, qui devait être au minimum à basse consommation et ne comporter que des matériaux jugés compatibles avec le respect de l’environnement. Voulant bien faire, Fabienne adoptait les comportements fluctuants des bobos des grandes villes, convaincue d’être une pionnière alors qu’elle n’était qu’une victime consentante de la doxa du moment et du rapport de forces dans son milieu. Comment la blâmer ? Bien peu d’entre nous échappent aux tendances sociétales et conservent un regard lucide sur leur condition. 

C’est pourquoi le coup de fil de sa grande copine Marianne annonçant la mise en vente d’un terrain à côté de chez elle fut reçu comme un cadeau de la vie : l’amitié allait donner une belle plus-value au projet. Le week-end suivant, Fabienne et Yvan se rendirent chez leurs amis Marianne et Alexandre à Bellevigne. Ils purent examiner à fond le terrain dominant les coteaux recouverts de ceps et des feuilles rougies et dorées. En ce mois d’octobre, les vendanges étaient terminées, mais demeuraient des effluves de raisins trop mûrs typiques de cette saison, qui vous enivraient aussi sûrement que si vous buviez un verre du nectar qu’ils engendraient.

– On orientera la maison comme ça ! s’exclamait Fabienne. Les baies prendront le soleil du matin au soir !… Aux angles, on a la place de construire deux cabanes pour les hôtes ! Et on mettra la piscine en bas !

– Je vois bien une maison en longueur, ou en forme de L, analysait Yvan avec son regard mathématique. La configuration s’y prête. 

– Pour la mise à niveau du sol et les raccordements aux réseaux, je connais le patron d’une petite boîte de TP, confia Alexandre. Je vais lui demander de venir jeter un œil, ça ne coûte rien. 

– Ce serait génial si vous vous installiez là, renchérit Marianne.

Le dîner arrosé de Coteaux-du-Layon fut très gai, et pas qu’à cause du vin. On continua de tirer des plans sur la comète le lendemain dimanche, regrettant de ne pouvoir appeler séance tenante l’agence immobilière dont les coordonnées figuraient sur le panneau :

– J’avais entendu dire qu’à la mort des anciens propriétaires, la mairie avait préempté le terrain, indiqua Marianne. Peut-être la municipalité pensait-elle l’utiliser pour un équipement, avant de renoncer ?

C’est en effet ce que l’adjoint au maire révéla à Fabienne quand elle put le joindre au téléphone le lundi après-midi.

– On a finalement décidé de le vendre. C’est un endroit qui convient mieux à une habitation qu’à un service public.

– Et quel est le prix que vous demandez ?

– Voyez avec l’agence. Nous avons fait estimer le bien par le service des Domaines et avons préféré la procédure de vente à l’amiable plutôt que l’adjudication publique. 

Le prix était de 99 000 € pour 1600 mètres carrés de terrain. Fabienne trouvait ça cher, mais l’agent lui répondit :

– Vous connaissez la moyenne du prix du terrain nu constructible en France ? 137 € le mètre carré à l’heure où je vous parle. On en est loin. C’est une très bonne affaire. Je dois d’ailleurs vous dire que vous n’êtes pas les seuls sur le coup. 

– Et quel est le coefficient d’occupation des sols ?

– Le COS est de 0,36 et le CES, le coefficient d’emprise au sol, est de 0,18. Donc sur 1600 mètres carrés, vous pouvez… – attendez, je prends ma calculette – faire construire une maison de 288 mètres carrés au sol, et doubler la surface avec un étage. Soit… 576 mètres carrés habitables ! Y’a de la marge, non ?

– On envisagerait une maison plus deux petites.

– Faut que je vérifie les caractéristiques de la cession sur la délibération du conseil municipal, mais ça devrait le faire si vous respectez le COS et le CES.

Le soir-même, Fabienne appelait Marianne d’une part, Yvan en déplacement d’autre part, pour leur faire part de de ces informations. Fabienne et Yvan prévoyaient un budget global de 400 000 €, constitué comme ceci : 200 000 € provenant de la vente de l’appartement de Fabienne quand ils s’étaient installés ensemble, 100 000 € d’épargne d’Yvan, 100 000 € qu’ils comptaient emprunter. Si le terrain leur coûtait 100 000 €, il leur restait 300 000 € pour faire construire la maison de leur rêve, les deux cabanes de luxe pour leurs hôtes et la piscine indispensable s’ils voulaient recevoir des touristes. C’était serré, mais jouable.

Ils réfléchirent toute la semaine, retournèrent sur place le week-end suivant. Le dimanche à midi, ils trinquaient :

– On y va. J’appelle demain ! lança Fabienne rayonnante. 

On se congratula et quelques larmes apparurent aux yeux des deux femmes.

Si Fabienne et Yvan emportèrent le marché en raison de la rapidité de leur décision, il fallut plus d’un an pour que la mairie délivre le permis de construire, en raison notamment de « la nature écologique et commerciale du projet », dixit l’adjoint chargé du patrimoine. 

– Mais nous ne créons pas un parc d’attractions !

– Vous savez, ici, on est des paysans, des viticulteurs. On se couche tôt et on se lève tôt. Alors on est prudents.

Ces prudences laissèrent aux nouveaux propriétaires le temps de faire faire et refaire des plans par un architecte spécialiste de l’éco-habitat. À la fois pour des raisons de coût et pour ne pas effrayer la mairie, il fut décidé qu’une seule cabane serait construite dans un premier temps. 

Enfin, dix-sept mois après l’achat du terrain, les travaux commençaient.

C’est au moment où les premiers pans de la maison, en bois, chanvre et chaux, étaient montés par les maçons spécialisés qu’un revirement imprévisible remit en cause la félicité de Fabienne. 

Alors qu’elle sonnait un samedi à midi chez Marianne, elle ne put que constater que celle-ci ne la laissait pas entrer, pire, montrait un visage antipathique.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Fabienne. Tu es malade ? Il y a quelque chose qui ne va pas ?

– Si ça t’embête pas, je préférerais qu’on se voie pas ce week-end. 

– Ah bon ? Tu as un problème ? Dis-moi, je peux comprendre.

– Non, non… J’ai pas envie de parler.

Fabienne demeura interloquée. Elle était tellement sidérée de cette attitude si contraire à ce qu’était son amie qu’elle ne put empêcher un éclat de rire.

– Tu me fais marcher, là ? Tu veux me montrer ce que pourrait être ma future voisine si je n’avais pas la chance que ce soit toi ?!

– N’insiste pas… 

– Marianne ? Oh ?!

– Laisse-moi s’il te plait.

Et la porte se referma.

Fabienne ne comprenait pas. C’était si énorme qu’elle douta un instant de ses sens. Elle se trompait, elle déformait la réalité, ce n’était pas possible autrement. Elle sonna de nouveau. Il devait y avoir une explication. Mais ni Marianne, ni Alexandre s’il était là, ne vinrent lui ouvrir. Elle restait devant la porte, les bras ballants, avec dans une main son sac de voyage. Car, comme au moins un samedi sur deux depuis le début des travaux, elle venait à Bellevigne, le plus souvent avec Yvan, et ils étaient hébergés par Marianne et Alexandre, qui les accueillaient avec joie.

Fabienne finit par quitter cette porte qu’on avait refermée sur elle. À peine trente pas plus loin, elle était sur son terrain. Elle regarda le chantier devant elle, puis la maison de Marianne et Alexandre. Les deux allaient ensemble. L’un sans l’autre était inconcevable. Il devait y avoir une explication. Elle appellerait Marianne ce soir et tout s’éclairerait. 

Elle rentra à Nantes. Il avait été prévu que Yvan, qui voyait son dernier fils ce samedi, la rejoigne le lendemain pour déjeuner… chez Marianne et Alexandre. Que feraient-ils, puisque, selon toute invraisemblance, il n’y aurait pas de déjeuner dominical amical ? Ils aviseraient après l’explication du soir avec son amie. Mais d’explication il n’y eut pas. Marianne ne répondit pas, ne rappela pas, Alexandre non plus.

Alors Fabienne s’effondra dans les bras d’Yvan, désemparé lui aussi. Son rêve s’écroulait, cette construction et cette installation perdaient de leur sens. Elle se sentait atteinte aussi dans sa dignité : qu’avait-elle fait pour mériter pareil rejet ? N’avait-elle pas été une amie parfaite ? Certes, depuis la maison, Marianne et Alexandre les recevaient beaucoup plus qu’eux ne les recevaient, mais ce sont les circonstances qui commandaient cela. Les choses s’étaient enchaînées sans gêne et sans calcul, et c’est bien cette formidable plus-value qu’apportait la véritable amitié. 

Quinze jours plus tard, Fabienne et Yvan se rendirent de nouveau à Bellevigne. La maison n’était pas suffisamment avancée pour qu’ils puissent commencer à intervenir eux-mêmes, mais ils souhaitaient évaluer l’avancement du chantier. Ils avaient aussi une nouvelle idée pour la cabane, qu’ils voulaient vérifier en allant sur le terrain. Le jeudi précédent ce dimanche, Fabienne laissa un message sur le portable de Marianne :

– Coucou, c’est Fabienne. Je voulais te dire que nous venons dimanche inspecter les travaux. Nous serions bien sûr heureux de vous voir. Donc n’hésitez pas à nous faire signe si vous êtes là. J’espère que tout va bien. Je t’embrasse.

Elle avait délibérément évité toute allusion à la volteface de Marianne, dont elle avait espéré en vain des excuses chaque heure de chaque jour qui avait suivi. Elle ne comprenait toujours pas comment la même personne pouvait en 5 minutes se renier à ce point et de ce fait démonter une relation sans nuage, forte et intime, longue de plusieurs années. 

Quand ils arrivèrent sur place, vers 11 heures, les Nantais s’occupèrent sur leur chantier. Vers midi, ils virent une voiture arriver chez Alexandre et Marianne, celle de la fille du premier, qu’ils connaissaient. Ils étaient donc là et il y aurait un repas, un de ces repas du dimanche où ils avaient été naturellement invités, plus qu’invités, participants chaque fois que les circonstances ou leur volonté s’y prêtaient. Mais à 13 heures, on ne leur avait pas fait signe, et ils se rendirent dépités à l’Auberge des Vignerons, de bonne facture certes, mais n’importe quel plat leur aurait paru fade alors que leurs amis déjeunaient sans eux dans leur maison qu’ils savaient rendre si accueillante et chaleureuse. 

– Qu’avons-nous fait ? interrogea Fabienne en attaquant une entrée qui ne lui faisait qu’à moitié envie. Qu’est-ce qui a pu leur déplaire ? Les heurter au point qu’ils nous traitent comme des pestiférés ?

– Peut-être qu’ils considèrent qu’on ne les a pas assez remerciés de nous avoir prévenus pour le terrain, ou pour les repas et l’hébergement qu’ils nous ont offerts ?

– Mais ils l’auraient manifesté avant ! Ça fait un an et demi qu’on est propriétaires !

– Tu as raison. C’est incompréhensible…

Ils mâchèrent avec une rage contenue, et tout ce qu’ils avalaient avaient un goût amer. Pourtant, ils ne parvenaient pas à parler d’autre chose :

– Mais quelle salope ! s’exclama Fabienne.   

Yvan éclata de rire, ce qui la fit rire elle aussi, et ce fou rire partagé de quelques minutes leur fit du bien.

– Je me suis repassé dans ma tête la vie de Marianne, reprit la première. Et je m’aperçois qu’en fait elle n’est positive et généreuse que lorsque les gens lui apportent quelque chose. 

– Nous, qu’est-ce qu’on lui apportait ?

– Ben moi, j’étais son amie, donc j’apportais les bons moments et la joie que procurent une forte amitié. Nous, avec le chantier, on lui apportait une occupation, des futurs voisins agréables qu’elle connaissait, une occasion d’être généreuse. 

– Tout le monde est un peu pareil, non ? L’abnégation est rare…

– C’est rare, oui, mais ça existe. Il y a des gens qui se soucient des autres même quand ceux-ci ne peuvent rien leur apporter.

– On est dans l’ère de l’individualisme exacerbé. 

– C’est-à-dire de l’égoïsme. 

– Attali parle de « déloyauté ».

– Ce qui est un signe d’époque, je trouve, c’est que désormais chacun peut changer de position du jour au lendemain, en fonction de ses intérêts. Peu importe les liens et les accords du passé. C’est vrai en géopolitique comme dans les relations interpersonnelles. Il n’y a plus d’alliances qui tiennent. On crée des partenariats ponctuels, qui peuvent être remis en cause sur un coup de tête. 

Ils étaient surpris de cette tentative d’analyse née de leur discussion. Ils avaient tant besoin de comprendre.

– Oui, c’est bien cela dont on a été victimes : un revirement spectaculaire, un effacement du passé, parce que Marianne, et Alexandre, ne trouvaient plus d’intérêt à être sympas avec nous.

– Il reste à découvrir pourquoi leur intérêt a changé. Qu’est-ce qui a fait que, d’un coup, notre présence à leurs côtés est devenu un problème ?

Comme ils ne trouvèrent pas la réponse, ni ce jour ni les suivants, Fabienne décida de provoquer une rencontre avec Marianne. Puisque leur amitié était fichue, elle n’avait plus grand-chose à perdre. Elle voulait juste une raison, pour ne pas perdre la raison justement.

Elle ne sonna pas chez Marianne, puisque celle-ci ne voulait plus lui ouvrir. Et il n’était pas question qu’elle se fasse humilier une deuxième fois. Elle savait que Marianne nageait deux fois par semaine à la piscine olympique d’Angers, le mardi et le vendredi entre 12 h 30 et 13 h 15. Elle prétexta dans sa boîte un rendez-vous à Angers pour justifier son absence à Nantes en début d’après-midi et attendit Marianne à la sortie du stade nautique angevin. Fabienne savait que Marianne garait sa voiture dans un parking qu’elle rejoignait par une étroite ruelle et c’est là qu’elle se positionna, afin qu’elles soient au calme et que le face-à-face ne puisse être esquivé. Quand la nageuse aux cheveux mouillés aperçut son ex-amie, elle marqua un temps d’arrêt.

Fabienne avança d’un pas, sans toucher Marianne cependant. Elle profita de l’effet de surprise pour lancer sa tirade. Elle savait qu’elle ne disposait que de quelques secondes :

– Ecoute, j’ai compris que tu ne voulais plus nous voir, mais je te demande de me dire pourquoi. Juste une fois, après je te laisse tranquille. Pourquoi m’as-tu fermé ta porte au nez, pourquoi nous rejettes-tu après nous avoir si bien reçus ? Donne-moi une explication s’il te plait. C’est nécessaire pour moi, sans quoi je ne m’en remettrai pas. 

Marianne regarda son ancienne amie d’un air ennuyé : 

– Vous êtes trop près. Je n’avais pas réalisé. Alexandre et moi on va perdre notre intimité. 

– Trop près ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? En quoi est-ce qu’on menacerait votre intimité ?

– Vous avez construit trop près. Nos deux maisons sont à 18 mètres l’une de l’autre. J’ai mesuré. 18 mètres, c’est rien. Vous êtes légèrement surélevés en plus, vous verrez notre terrasse. Et vous nous entendrez.

– Mais enfin, Marianne ?! Pour qui tu nous prends ? On ne va pas vous espionner ! Tu nous connais, quand même ! Quand on marchait ensemble ou qu’on était assis côte à côte, tu n’avais pas peur que je menace ton intimité !

– C’est pas pareil. Vous allez être là tout le temps.

– Tous les gens ont des voisins, enfin ! Et ils se supportent très bien !

– De moins en moins. Non, c’était une mauvaise idée. Excuse-moi, il faut que j’y aille.

Et Marianne se faufila pour rejoindre sa voiture.

Fabienne hésita un temps à la poursuivre, mais eut peur d’aggraver les choses. 

– Elle est dingue ! dit-elle à Yvan au téléphone. Nous sommes à 18 mètres les uns des autres et ça lui parait trop proche ! Comment font les gens dans des appartements ou des maisons mitoyennes !

Qu’est-ce qui avait pris à cette folle ? Pourquoi la proximité qu’elle aimait, et même recherchait jusque-là, lui était-elle soudain devenue insupportable ? Leurs maisons étaient-elles trop proches l’une de l’autre ? Certes, le terrain qui était vide auparavant ne le serait plus. Mais enfin avec un COS de 36 %, et même une emprise au sol de 18 %, ainsi que l’avaient précisé l’agent immobilier puis l’architecte, l’espace n’était pas remis en cause. Et comme le disait Marianne elle-même, ils ne boucheraient pas la vue de leurs amis puisque la construction était en léger surplomb. Fabienne s’était-elle bercée d’illusions ? Était-elle plus amie de Marianne que l’inverse ? Ça ne tenait pas : Marianne s’était confiée comme jamais, selon ses dires, et elle n’avait cessé de rendre grâce à « la chance que j’ai de t’avoir rencontrée ». Non, il y avait bien une volonté de rompre la relation, de casser cette amitié qui avait été si belle.

Dès lors, quel sens avait encore cette maison ? Comment aimer un lieu trouvé grâce à Marianne et Alexandre si Marianne et Alexandre vous maudissaient de vous être installés en ce lieu ? Comment trouver du plaisir à vivre à côté d’individus qui, vous méprisant, allaient en permanence raviver des douleurs ? Ce serait insupportable.

– On ne peut pas arrêter la construction, affirma Yvan, qui osait poser les options sur la table. Le terrain serait invendable avec un chantier commencé mais non terminé. Si on veut vendre, il faut attendre que la maison soit construite. Mais si les aménagements intérieurs et extérieurs ne sont pas faits, on n’en tirera pas un bon prix.

– Ils vont nous faire perdre de l’argent, en plus, ces imbéciles ! Quand je pense qu’on a mis toutes nos économies là-dedans…

– Plus un crédit de 100 000 € qu’il faudra rembourser. 

– C’est à pleurer.

Et Fabienne pleura en effet, pendant cette sale période où sa maison sortait de terre dans un endroit qui ne lui inspirait plus que du dégoût.

– Je vais appeler Alexandre, dit un soir Yvan, malheureux de voir la femme qu’il aimait tomber dans un état dépressif qu’il n’aurait pas cru possible.

Le lendemain, pendant que Marianne était à la piscine, il appela Alexandre.

– C’est Yvan.

– Salut.

– Tu sais pourquoi je t’appelle ?

– La brouille entre nos épouses ?

– En fait, il n’y a aucune brouille, du côté de Fabienne en tout cas. Elle ne comprend pas pourquoi Marianne lui a soudain fermé la porte et ne répond plus à ses appels.

– Allons, tu connais les femmes. Les torts sont forcément partagés.

– Si c’est le cas, Fabienne aimerait savoir quels sont ses torts. 

– Je crois qu’elles se sont expliquées la semaine passée à la sortie du stade nautique.

– Expliqué, c’est beaucoup dire. Marianne a fui la conversation au bout de 50 secondes. 

– Peut-être parce qu’elle ne s’est pas sentie entendue.

– Comment peux-tu dire cela ? Fabienne venait exprès pour l’entendre, justement. Pour comprendre.

– Ta femme était assez agressive, je crois. 

– Agressive ?

– C’est la perception qu’en a eue Marianne, en tout cas. 

– Mais c’est Marianne qui lui a dit qu’on était trop près de chez vous !

– Ça c’est vrai. 

Yvan était un homme calme et posé. Mais il se sentit bouillir. 

– C’est grâce à vous qu’on a acheté le terrain à côté de chez vous pour y faire construire ! Évidemment qu’on est près !

– Vous n’aviez pas besoin de coller votre maison à la nôtre.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ? On a quasiment élaboré les plans tous les quatre ! On vous a associés à toutes les étapes ! Vous saviez très bien où la maison allait être construite.

– Vous êtes trop près.

– On est voisins !

– On a l’impression de s’être fait avoir.

– Fait avoir ?!

– Bon, écoute, je vais raccrocher. Ça ne rime à rien.

– Mais qu’est-ce que tu proposes ? 

– Ah, mais rien ! Rien du tout. C’est vous qui avez compliqué les choses.

– C’est nous qui avons compliqué les choses ?! C’est incroyable ce que tu dis là !

– Allez, salut.

Et Alexandre coupa la conversation. « Le salaud, pensa Yvan. Quel lâche ! ». Il comprenait encore mieux désormais ce que ressentait son épouse. De tels revirements étaient à peine humains. C’étaient de véritables armes de destruction de l’équilibre. Alexandre et Marianne n’attaquaient pas la maison en construction – pour l’instant – mais ils démolissaient ceux qui en étaient les maîtres d’ouvrage.  

Le point d’orgue de ce cauchemar fut atteint le second dimanche de juillet, quatre mois après le début des travaux. La première cabane était finie, Fabienne et Yvan commençaient à en aménager eux-mêmes l’intérieur. Vers 12 h 30, des invités arrivèrent chez Alexandre et Marianne, et on entendit des éclats de voix joyeux de l’autre côté de la haie. Fabienne et Yvan reconnurent alors plusieurs amis et couples d’amis qui, du moins l’avaient-ils pensé, étaient aussi devenus les leurs. Alexandre et Marianne avaient invité leurs copains, mais pas eux ; ils n’en faisaient plus partie, alors qu’ils étaient à 20 mètres.

Le repas ayant été prévu dehors, les ouvriers du dimanche commencèrent à entendre force rires et exclamations. Ça allait être intenable. Yvan proposa de partir.

– Pas question ! pesta Fabienne. On reste. On va pas se laisser emmerder !

– Je crois qu’on l’est, emmerdés. Ils nous emmerdent beaucoup.

– Oui, ben faut qu’on s’habitue !

Ils tinrent bon, et tâchèrent tant bien que mal d’oublier ce qui se passait à côté. Ils reçurent une légère récompense vers 15 h 30, quand deux couples les hélèrent de derrière la haie, demandant s’ils pouvaient passer « dire bonjour et voir votre belle maison ».

Un peu d’humanité, enfin, revenait de là où elle avait été niée. Ils eurent plaisir à montrer l’avancement de leur chantier, plus encore peut-être à parler de tout et de rien avec ces deux couples qui, peut-être, s’étaient interrogés sur leur absence au repas du jour et avaient bravé l’oukase de la maîtresse de maison pour, au moins un instant, réintégrer Fabienne et Yvan dans la communauté. Ceux-ci choisirent, sans avoir eu le temps de se concerter, de ne faire aucune allusion à l’attitude de Marianne et Alexandre. Il n’y avait qu’un moyen de répondre à l’infamie : être irréprochables.

Les visiteurs ne condamnèrent pas, ni même ne s’étonnèrent, de l’attitude de leurs hôtes de midi, ce que Fabienne et Yvan auraient apprécié. Mais il ne fallait pas en demander trop. Vingt minutes de passage étaient déjà bien. 

Ce dimanche douloureux s’acheva, comme d’autres qui suivirent, jusqu’à ce que la maison soit construite, splendide et réussie, avec des caractéristiques environnementales supérieures à ce qu’exigeaient les normes. Elle promettait une vie de qualité, et peut-être même une activité grâce à la luxueuse cabane avec vue sur les coteaux si doux et lumineux, qui ferait rêver bien des estivants ; une seconde sortirait bientôt de terre à son tour. Tout aurait été pour le mieux, si seulement Marianne… 

Pourtant, il n’était plus question de vendre la maison juste édifiée. Tant pis, on ignorerait les voisins – qui avaient peur qu’on les espionne ! – et qui avaient été autrefois des amis chers.

Il fut décidé dans un premier temps qu’ils vivraient là du vendredi soir au lundi matin, gardant, pour Fabienne surtout car Yvan était en semaine par monts et par vaux, l’appartement de Nantes. Ils attendaient de voir comment évoluaient deux choses avant de décider d’une éventuelle occupation des lieux à plein temps : d’une part les possibilités pour Fabienne de quitter son travail de manière anticipée, d’autre part le comportement des voisins.

Sur ce deuxième point, un fait notable est à signaler. Un samedi en fin d’après-midi, Yvan qui bricolait dans la cabane, aperçut Marianne qui se dirigeait vers la porte d’entrée de la maison. Stupéfait, il se figea. Elle ne l’avait pas vu. Il décida de ne pas bouger. C’était peut-être mieux qu’il ne soit pas là, si elle voulait parler à Fabienne.

Celle-ci dans la maison entendit sonner le carillon. Elle ouvrit et… se décomposa. Devant elle, se tenait… le diable ? Sa meilleure amie ? Un fantôme ? L’égoïsme personnifié ?

Quelle qu’elle fût, la femme qui se tenait sur le seuil n’avait pas l’air fier. Elle semblait vouloir sourire mais paraissait plutôt prête à pleurer. Il sembla même à Fabienne qu’elle tremblait, comme elle.   

– Je crois que j’ai merdé grave, dit Marianne. Tu auras du mal à me pardonner – moi-même je ne me pardonne pas – mais tu as tant de qualités que j’ai le fol espoir que tu y arrives… Déjà, poursuivit-elle en tendant sa main serrée sur un emballage en papier, si on pouvait descendre cette bouteille ensemble, ce serait une bonne chose. J’ai tellement honte. Je ne dors plus depuis des semaines. Excuse-moi. Non, je suis inexcusable. Mais… je peux entrer ?

Fabienne n’arrivait pas à penser. Mais d’instinct elle ouvrit la porte et s’effaça pour laisser entrer Marianne. Celle-ci s’avança et, regardant au-dessus et autour d’elle, s’exclama :

– Qu’est-ce que c’est beau !

Alors, après cinq secondes pendant lesquelles quelque chose craqua dans les cœurs, ou les cerveaux, allez savoir, les deux femmes se détendirent d’un coup, et, d’un même élan, se jetèrent dans les bras l’une de l’autre. La bouteille s’échappa des mains de Marianne et 75 centilitres d’un Coteaux-du-Layon Grande Réserve se répandirent sur le sol dans un fracas de verre brisé. 

– Merde ! jura Marianne. 

Alors les deux amies éclatèrent de rire et se serrèrent de plus belle.     

3 commentaires

  1. P Y
    Ouf, cela finit bien.
    Tenue en haleine de bout en bout.
    Ta nouvelle m’a aidée à tenir le coup coincée dans mon ascenseur en panne.
    Mais, bon, je lui en voudrais quand même à cette Marianne.
    Bises

    Aimé par 1 personne

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