Post-humanité à l’université

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– Passons maintenant à la proposition de notre collègue Bimont. J’avoue, et je dis cela en toute amitié, avoir rarement reçu une demande universitaire si surprenante…

– Monsieur le Doyen, vous avez le sens de l’euphémisme !

– Je ne l’imaginais pas comique, notre Walter !

– Bon. Vous avez tous lu son rapport.

Ils étaient 5 autour de la table ovale de la salle de réunion, au premier étage du bâtiment dédié à l’anthropologie dans leur Unité de Formation et de Recherche : le doyen Jérôme Alvi, référence en anthropologie sociale et culturelle, Carine Fonseca, compétente en anthropologie linguistique, David Hormine, ethnologue, Lucie van Typhoot, spécialiste des relations entre les humains et la nature, Benjamin Bradefort, sociologue de la famille et de l’éducation. Ils constituaient « le bureau » de leur département au sein de la Faculté de sciences humaines de l’Université.   

– Il souhaite donc que nous créions un Master consacré à la « post-humanité »…

– On rêve ! s’exclama Carine Fonseca. 

– Pour qui se prend-il ? renchérit David Hormine. Je rappelle qu’il n’a même pas le titre de professeur des universités.

– Vous aurez remarqué, tempéra le doyen, qu’il n’en demande pas la direction. Il souhaite   simplement la création de ce master, autour de six cours de base : Désocialisation de l’humain, Avènement du numérique, Temps libre et emprisonnement individuel, Radiographie des nouveaux corps et cerveaux, Herméneutique de la langue de bois, Géopolitique de la post-humanité.

– Espère-t-il attirer des étudiants avec ces intitulés abscons ? questionna Lucie van Typhoot ?

– Il faut être perturbé, ne serait-ce que pour concevoir de tels cours… affirma Benjamin Bradefort.

– Il est ravagé, oui !

– Tout cela n’est que de l’ambition…

– Attendez, coupa le doyen. Je relis le passage dans lequel il présente sa requête, qui justifie selon lui sa demande : « Au tournant du troisième millénaire, la généralisation de l’internet et la conception des outils destinés à profiter du word wild web ont transformé non seulement les modes de vies des êtres humains, mais bien vite les êtres humains eux-mêmes. Les capacités toujours plus fortes des objets numériques et les quantités toujours plus grandes de services et de divertissements offerts ont fait de la moitié, et bientôt de la totalité des habitants de la terre, des individus connectés. Or, une connexion permanente modifie le rapport à la réalité, entraîne autisme et égoïsme, crée une addiction irréversible, entre autres phénomènes. Les neurosciences d’une part, les psychologues et les sociologues d’autre part, nous éclairent désormais quant à l’avènement de cette « on line humanity ».

Mais ces homo numericus sont-ils toujours l’humanité ? Il nous semble que les caractéristiques spécifiant l’espèce humaine – culture, intelligence, capacité à s’intéresser à autrui, variété des émotions, acceptation de la raison comme moyen de départager les opinions – ne s’appliquent plus à la majorité des individus connectés du XXIe siècle. S’ils ne se distinguent pas encore physiquement d’Homo Sapiens – ce n’est sans doute qu’une question de temps, tant l’abolition des genres et des âges gagne du terrain – et si certaines structures sociétales demeurent sans changement apparent – famille, État, services publics et entreprises –, il n’empêche que les terriens connectés n’ont plus rien de commun avec ceux qui n’ont pas adopté les nouveaux codes en vigueur.

Voilà pourquoi nous osons l’appellation, temporaire, de post-humanité pour qualifier l’espèce désormais dominante sur la planète. Comment ces post-humains – d’après nous environ 80 % des 8 milliards de terriens – traiteront-ils les humains restants ? La cohabitation telle qu’elle subsiste encore aujourd’hui tiendra-t-elle jusqu’à la disparition naturelle des derniers non connectés ? Les non-numérisés seront-ils exterminés ? Ou parqués dans des réserves ? Ces questions importantes n’en sont pas moins secondaires puisqu’elles ne se poseront bientôt plus.

Plus fondamentales sont les interrogations quant à la nature et à l’évolution possible de la post-humanité. Lorsqu’elle se sera débarrassée de l’humanité, que deviendra-t-elle ? Que fera-t-elle de ses pouvoirs démiurgiques alors qu’elle n’aura plus ni cœur ni raison au sens où nous l’entendons aujourd’hui, alors que les inclinations jusque-là naturelles à l’altruisme auront disparu ? Comment les connectés parviendront-ils à vivre ensemble quand la seule préoccupation sera la satisfaction bionique de pulsions égocentriques ? Créeront-ils un système de valeurs ? Organiseront-ils une sélection visant à l’amélioration de l’espèce ? Quitteront-ils la terre pour d’autres implantations cosmiques ? Abandonneront-ils tout aspect humain pour se réduire aux puces qui les constitueront ? Se dématérialiseront-ils ?

Ces questions vont se poser si vite, se posent déjà, qu’il nous parait indispensable d’intégrer dans notre corpus universitaire un cursus qui explore plus à fond ces questions, afin de former des personnes capables de les appréhender, pour éclairer leurs concitoyens le moment venu et, peut-être, éviter des choix regrettables ».

– On est en plein délire !

– On fait de la science ici, pas de la science-fiction !  

– Il met le doigt sur quelque chose, tempéra le doyen. Les conséquences du tout numérique sont gigantesques.

– Que je sache, s’insurgea l’ethnologue, la domestication du cheval, l’invention de la roue, la machine à vapeur, l’électricité, le nucléaire, ont bouleversé le monde et nous ne sommes pourtant pas différents, à quelque chose près, des Égyptiens au temps des pharaons !

– L’accélération du progrès, la puissance des technologies, le fait que toute la population ait accès à des objets qu’elle ne maitrise pas, et plus encore que cette population soit guidée par des algorithmes, modifient peut-être notre essence…

– Nous naissons encore tous du ventre d’une femme et de la rencontre entre un spermatozoïde et un ovule !

– Quoique ce ne sera bientôt plus vrai : le clonage progresse. Et quand nos confrères de Harvard auront mené à bien leur Genome Project, alors naitront des bébés sans parents. 

Carine Fonseca, qui ambitionnait de prendre la direction d’un cursus dans les trois années à venir, déporta la discussion sur un autre terrain :

– Sommes-nous souverains pour créer un nouveau master ?

– Oui. Il nous faut cependant la validation du Conseil des études et de la vie universitaire.

– Si l’on présente un projet pareil, nous serons la risée de tous les autres départements !

– C’est certain. L’anthropologie est une discipline sérieuse et respectable, qui ne doit pas se galvauder. 

– Surtout, elle a pour but l’étude de l’homme, pas d’un utopique post-homme. Anthropos signifie homme, bon sang de bois !

Ils discutèrent encore un moment, jetant un œil dédaigneux à la note d’intention de leur collègue sur leur tablette. Puis ils passèrent au vote. Sans surprise, la proposition de création d’un master en « post-humanité » fut rejetée : 4 voix contre et une abstention, celle du doyen Alvi.

Ce dernier appela lui-même Walter Bimont le lendemain.

– Je suis désolé, Walter.

– Ne le soyez pas, Jérôme. C’était inévitable.

– Vous voulez dire que vous vous y attendiez ?

– Je ferais un bien mauvais anthropologue si je n’avais pas prévu qu’au moins 4 membres du bureau sur 5 voteraient contre. 

Le doyen n’avait pas indiqué le détail du vote ; il déduisit de ces propos, outre l’intelligence de son enseignant, que celui-ci avait prévu son abstention et le considérait en un peu plus haute estime que ses collègues.

– Qu’allez-vous faire ?

– Demander la création d’une chaire.

– D’une chaire ?! s’exclama le doyen surpris. Mais… avec qui ?

– J’y réfléchis. Soyez sans crainte, Jérôme, vous serez un des premiers informés. Merci et à bientôt.

Une chaire était un point de rencontre entre l’enseignement, la recherche et le monde professionnel. Elle prenait la forme d’une série de cours dans le domaine choisi, financés par une ou plusieurs entreprises mécènes que ce domaine intéressait. Elle avait pour but de faire avancer la recherche académique et la formation, en proposant une synthèse de haut niveau et un regard innovant sur la thématique définie. 

La création d’une chaire dépendait du Conseil scientifique de l’Université, où là les jaloux de la faculté de sociologie-anthropologie ne détenaient qu’une petite voix sur une trentaine. Ce qui serait déterminant, pensait Walter, plus que son concept de post-humanité qui effrayerait une partie de l’establishment, serait l’entreprise qu’il apporterait en partenariat. Pas tant pour le financement – une chaire n’était pas chère – que pour la plus-value qu’elle donnerait en termes d’image et d’ancrage dans le monde du XXIe siècle.

Pour rencontrer les décideurs de grandes entreprises qu’il ne connaissait pas, il passa par un de ses maîtres à penser depuis ses années étudiantes : Jacques Attali, conseiller des présidents, initiateur de nombre de grandes réalisations européennes, créateur de la fondation consacrée au micro-crédit et à l’entreprenariat social Positive Planet, auteur de réflexions et prospections remarquables, sans doute le cerveau le plus puissant de l’Hexagone.

Contacté par mail via son site, Jacques Attali accepta de le recevoir, après avoir lu le fichier pdf dans lequel Walter présentait son projet de chaire consacrée à la post-humanité. 

Le maitre fut simple et direct dans ses remarques et ses questions :

– Le problème est que vous n’avez ni antériorité ni notoriété. Vous êtes un enseignant-chercheur et vous avez simplement publié quelques ouvrages. Or, les titulaires d’une chaire sont la plupart du temps des personnalités reconnues dans leur domaine et au-delà. Ce qui veut dire que le seul moyen de vendre votre projet dépend de la force du contenu.

– Et… ce contenu vous parait pertinent ?

– Oui. Il me semble que vous oubliez certaines dynamiques historiques qui peuvent expliquer bien des choses, que vous sous-estimez la capacité d’une espèce à se défendre voire à se régénérer, mais globalement je suis d’accord avec vous sur la disparition d’une humanité telle que nous la concevions, disons depuis la Grèce Antique, voire depuis le néolithique et la sédentarisation, il y a quelque 12 000 ans.  

– Qu’est-ce qui peut intéresser une entreprise à soutenir un travail de partage des analyses et connaissances ?

– Vous devez lui prouver que les acteurs économiques qui comprendront ce que seront les habitants de demain – 2030, 2050, 2100… – seront les mieux armés pour d’une part développer les bons produits et services, d’autre part recruter les bonnes personnes. Une entreprise cherche à conquérir un marché. En lui proposant une analyse fine sur les consommateurs et les travailleurs d’aujourd’hui et demain, vous pouvez lui faire gagner un temps précieux. 

– Donc de l’argent.

– De l’argent oui, mais l’argent sera bientôt secondaire, il va disparaitre. La valeur la plus précieuse, la plus chère, c’est le temps. Si vous aidez les entreprises à gagner du temps, elles vous feront un pont d’or. Un trône d’or. C’est-à-dire la chaire que vous convoitez. 

Walter était ébloui par la justesse et la simplicité du raisonnement. Son argumentaire lui semblait tout trouvé. Néanmoins, il voulait profiter du savoir du maître, sur cette question comme sur tant d’autres :

– Comment dois-je leur parler ?

– Le plus concrètement possible. Par exemple, vous devez savoir leur dire ce qui distingue un post-humain d’un humain. Vous affirmez qu’ils représentent environ 80 % de l’humanité, à quoi les reconnait-on ? Essayez de me le dire en quelques mots.

Walter s’était bien sûr posé cette question et il avait la réponse. Il voulait cependant montrer au grand Jacques Attali qu’il travaillait en respectant une démarche scientifique.

– À partir d’une série d’observations empiriques et de compilations d’enquêtes sociologiques, en les corrélant avec des données statistiques, j’ai établi une série de critères, essentiellement comportementaux, aptes à caractériser un post-humain.

– Allez-y. Donnez-moi quelques caractéristiques, ne vous occupez pas ici des justifications scientifiques, je sais que vous êtes sérieux. Parlez-moi comme si j’étais le décideur de qui vous voulez obtenir 500 000 € par an pour financer votre chaire.

Walter enregistra le chiffre de 500 000. Il avait pensé à demander 300 000 pour en obtenir 250, comprenant ses émoluments, ceux d’une secrétaire, des frais de documentation et de communication (il pensait notamment organiser des séminaires pour creuser tel ou tel aspect de la post-humanité).

– Je dirai que les signes les plus caractéristiques d’un post-humain tiennent à la disparition d’efforts traditionnels de sociabilité…

– Soyez plus concret, vous êtes dans le jargon. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les grands patrons sont souvent hermétiques à la langue de bois.

– Disons qu’un post-humain a perdu la politesse, a perdu le silence, a perdu le sens de l’effort gratuit, a perdu la capacité à être et à faire seul, a perdu le respect de la majorité quand il est dans la minorité, a perdu…

– Ok. Attendez. Prenons la politesse, par exemple. Qu’est-ce qui distingue l’humain et le post-humain ?

– Le post-humain n’est attentif qu’à son premier cercle, sa famille. Il ne s’intéresse pas aux autres. 

– Soyez plus concret encore.

– Le post-humain ne pose pas de questions, il n’est pas curieux. Il ne sait même plus écouter. Il sourit, mais son sourire est faux. Il ne s’excuse jamais, il concède au maximum un « désolé » quand il ne peut pas faire autrement. Quand il reçoit chez lui le soir, il ne se soucie pas des voisins. L’été, ses enfants se baignent dans la piscine ou jouent dehors en hurlant jusqu’à tard dans la nuit. Le matin devant chez lui, ou quand il passe prendre quelque chose ou quelqu’un, il laisse tourner son moteur à l’arrêt, alors que bien sûr il se revendique écologiste. Le post-humain n’a plus de surmoi, c’est-à-dire plus de repère moral l’empêchant d’adopter un comportement qui pourrait déranger. Le post-humain est incapable de se mettre dans la peau des autres ; aucune valeur supérieure ne saurait contrecarrer la libre expression de son moi.

– C’est brouillon, mais on commence à entrer dans le vif du sujet. Continuez.

– Le post-humain s’indigne. Il est en colère. Il fait un caprice quand le monde ne tourne pas autour de lui. Tout ce qui n’est pas prévu lui parait une erreur. Si sa femme développe un cancer, il intente un procès au généraliste. Si son fils tombe dans la cour, il attaque l’école. Si la chaleur est forte, il demande réparation à l’État. Il lui faut un coupable, tout le temps. Il aime châtier, calomnier, faire du mal.

En même temps, le post-humain est crédule. Il croit ceux qu’il aime bien, il ne croit pas ceux qu’il n’aime pas. Sa raison dépend de son émotion. L’expertise et l’expérience ne sont plus des valeurs. Au nom de bon sens, il prétend avoir son mot à dire sur à peu près tout. Parce que Facebook lui donne la possibilité de s’exprimer, il estime que son avis vaut celui des spécialistes. Il croit que la vérité est relative, et même qu’il y a plusieurs vérités.

Logiquement, le post-humain pense que la démocratie n’est pas si importante. Un autocrate n’est pas pour lui déplaire. Ce qui compte à ses yeux, c’est que chacun puisse faire ce qu’il veut et défendre son bifteck. Par la violence s’il le faut. Le post-humain fonctionne en communautés : de réseaux, de religions, de nations (le post-humain est très nationaliste, donc très dangereux).

Le post-humain s’abêtit à loisir. Il plébiscite les talk-shows lamentables, les séries formatées, les jeux débiles. Il aime trainer, buller, glander. Il vénère la fête, qui lui parait le summum du bonheur. Il croit s’intéresser à l’art, alors qu’il s’intéresse aux artistes qui ont du succès.

Le post-humain refuse la différence, qu’il assimile à l’inégalité. Il est pétri de contradictions, qu’il ne remarque pas. Par exemple…

– Ok, interrompit Jacques Attali. Je vous coupe, mais c’est bon. Vous tenez quelque chose. Vous êtes bien en train de décrire un être qui n’est plus tout à fait humain. J’imagine que vous avez des éléments pour justifier ces constats…

– Oui. Ce sera l’objet des cours. Pensez-vous que je doive être plus scientifique dans ma présentation aux mécènes que je solliciterai ?

– Non. Il faut que le support que vous leur laissez, votre dossier de candidature, apparaisse sérieux d’un point de vue scientifique. Mais parlez-leur comme vous m’avez parlé.  

Le maître posa son menton sur ses doigts et demanda au chercheur  :

– Vous ne m’avez rien dit sur le rapport du post-humain au numérique. Sans doute déterminant, non ?

Walter se racla la gorge :

– Bien entendu, le post humain est connecté. Depuis 2007 (apparition du smartphone et des réseaux sociaux) il est addict au moi, à son moi, et plus encore à la reconnaissance de son moi. Tous ses rapports sociaux sont régis par des applications numériques, qui s’introduisent au cœur de l’existence de chacun. Toutes ses relations sont médiatisées. Exhiber son intimité ne lui fait pas peur.

Il passe ainsi un temps fou à se raconter (chat, tel, blog, sms), à se montrer (selfies, Instagram, Snapchat), à se commenter (Facebook, Tweeter). La mondialisation du moi gonfle son narcissisme, mais peut aussi le mettre à mal : drogué aux « like » et aux « love », il souffre quand le nombre attendu de clics est insuffisant, ce qui est le cas pour l’immense majorité d’entre eux.

Il y a d’ailleurs un paradoxe : il croit partager, échanger, mais le nombrilisme est son trait distinctif, de même que l’addiction au regard des autres. Ainsi son autonomie (physique, psychologique, intellectuelle, économique, sociale) ne cesse de diminuer. Le désir d’apparaître et de rester, la peur d’être isolé.e, l’incitent à la dépendance, lui font accepter dépossession et surveillance.

Walter s’arrêta. Jacques Attali s’affairait sur son ordinateur et son iPhone.

– Je vous donne les coordonnées mail et téléphone de 5 grands chefs d’entreprise que vous allez contacter de ma part. Je vais les prévenir de mon côté. Présentez-leur votre projet de chaire universitaire. Montrez-leur qu’en s’associant à votre concept novateur, non seulement ils gagneront en image, mais en plus ils seront aux premières loges pour appréhender les comportements de leurs futurs clients et collaborateurs. Et puis on va se garder un joker. Si jamais ils tiquent en raison de votre université, je pourrai peut-être plaider votre cause auprès de campus parisiens, ou étrangers d’ailleurs. 

– Je ne sais pas comment vous remercier… Enfin si, je sais. 

– Je ne vous demande rien, mais dites toujours.

– Vous pourriez être le parrain de cette chaire, et venir faire une conférence chaque année.

– Le parrain, non. On va croire que l’idée vient de moi, alors qu’elle vient de vous. La conférence d’accord, j’ai à dire sur le sujet. Mais pas la première. La leçon inaugurale, c’est un moment important pour le titulaire d’une chaire. C’est là que vous devez frapper vos auditeurs par votre intelligence et la pertinence de votre analyse.

Walter Bimont rencontra les 5 patrons indiqués par Jacques Attali. Il remarqua leurs différences à la fois de comportement, d’intelligence et de personnalité. Leur seul point commun fut que, devant un enseignant-chercheur, ils semblaient vouloir montrer qu’ils avaient une certaine culture. 

Dans une brasserie des Champs Élysées, le pétillant Xavier Niel, créateur de Free, copropriétaire du Monde, initiateur du campus de startups Station F, lui cita l’écrivain George Bernard Shaw : 

– « Vous voyez les choses et vous vous demandez pourquoi. Moi, je vois des choses qui n’existent pas et je me dis pourquoi pas ». Il me semble que vous êtes à la croisée, M. Bimont. Vos post-humains sont à peine visibles, mais vous les voyez déjà. Ça me plait.

Walter s’attendait à ce que, s’il s’engageait derrière lui, Xavier Niel lui demande l’exclusivité, mais c’est l’inverse qui se produisit. 

– Je ne tiens pas à être votre seul mécène. Et pour vous, ce sera mieux : vous n’aurez pas la caution d’une seule entreprise, mais celle de plusieurs.

Walter s’enthousiasma de cette idée. Comment n’y avait-il pas pensé lui-même ? Il serait beaucoup plus fort face au Conseil de l’Université s’il se présentait avec le soutien de cinq grands noms et pas d’un seul. Il allait donc proposer une participation à géométrie variable dans un pool de mécènes.

Le second big boss fut un peu plus difficile à convaincre. Dans une petite salle de réunion de la tour Total Coupole de la Défense, Patrick Pouyanné, qui faisait accomplir à son groupe pétrolier un virage spectaculaire vers les énergies renouvelables, n’hésitant pas à heurter son conseil d’administration, lui tint ce langage :

– « Une vision sans action n’est qu’une hallucination », affirmait celui qui fut responsable de la stratégie chez IBM puis Xerox. Quelle action me proposez-vous pour que le soutien à votre vision ne soit pas qu’une hallucination ?

Walter se surprit lui-même de sa réponse :

– Pourquoi ne pas envisager des modules de formation pour vos cadres et administratifs, notamment ceux que vous envoyez à l’étranger ?

– Nous avons des dispositifs dans ce but. Ce qui leur manque, c’est la culture générale. Vous pourriez faire cela ?

Il rencontra la troisième, Anne Lauvergeon, ancienne sherpa de François Mitterrand, ex-PDG d’Areva, présidente de la commission Innovation 2030, dans un hôtel particulier de l’avenue Pierre Ier de Serbie abritant le siège de sa structure de conseils et d’investissements, ALP. 

– Vous savez ce que disait Henry Ford : « Les deux choses les plus importantes n’apparaissent pas au bilan de l’entreprise : sa réputation et des hommes ». Si par votre chaire vous contribuez à ma réputation et améliorez l’intelligence de mes hommes, alors je marche avec vous.

Dans son peignoir au bord d’une piscine intérieure, Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, lui laissa entendre qu’il donnerait son accord pour une participation de 150 000 € avec cette citation :

– Vous connaissez la phrase de Jeff Bezos : « Je savais que la seule chose que je pourrais regretter est de ne pas essayer ». Plus sérieusement, ajouta-t-il, le modèle de l’hypermarché ne marche plus, précisément parce que les humains ont changé. Sont-ils devenus des « post-humains » comme vous le suggérez ? Je ne sais pas. Mais il n’est pas inutile de réfléchir à la question en effet, et d’associer le plus de monde possible à cette réflexion. S’il faut sauver l’humanité, ça vaut le coup qu’on s’y mette tous, non ?

Le dernier, dont il n’avait jamais entendu le nom mais que Jacques Attali semblait tenir en grande estime, n’était pas le moins intéressant. Paul Duan, né en 1992 à Trappes de parents immigrés chinois, était un prodige en mathématiques, passé par l’université de Berkeley et la Silicon Valley. En 2014, il avait fondé l’ONG Bayes Impact, dont le but était d’« utiliser les algorithmes et le big data pour résoudre des problèmes de société ». En 2015, il était classé par Forbes parmi « les 30 personnalités de moins de 30 ans qui révolutionnent les technologies numériques ».

– Est-ce qu’avec ces cours que vous envisagez, vous avez un objectif moral ? Je veux dire, est-ce que vous aimeriez un tant soit peu freiner l’avènement de cette post-humanité, prolonger l’humanité ?

Walter savait qu’il s’adressait à un jeune homme pour qui l’altruisme était une valeur supérieure.

– Il me semble qu’un travail universitaire est plutôt là pour proposer une synthèse et un regard plus qu’une opinion. Même si toute synthèse et tout regard ne sont pas neutres.

– Vous pensez qu’il faut rester neutre ?

– Précisément, non. Toute manière de traiter un sujet sous-tend une appréciation sur le sujet. Mais cette appréciation doit être étayée par des faits. Et doit toujours montrer que d’autres appréciations sont possibles. En clair, l’enseignant doit dire ce qui lui semble juste et scientifiquement fondé, en donnant à ses étudiants le maximum d’éléments pour qu’ils puissent se forger eux-mêmes leur opinion. 

C’est ainsi que Walter Bimont boucla son tour de table et qu’il put présenter son projet de chaire de « Post-Humanité » à l’université, qui n’aurait rien à débourser pour ce nouvel axe d’enseignement et de recherche, auquel s’associaient déjà cinq grands acteurs économiques français. Pensant au joker qu’avait évoqué Jacques Attali, le demandeur avait indiqué dans son rapport de présentation : « En cas de refus du Conseil Scientifique, cette chaire sera sollicitée auprès d’autres établissements d’enseignement supérieur ».

Lors de la séance, Walter perçut assez vite l’adhésion à son projet. Il dut faire une seule concession : sur l’intitulé de la chaire, plus particulièrement sur le préfixe.

– Mon cher confrère, n’est-ce pas un peu tôt pour parler de post-humanité ? interrogea le président de l’université avec calme et bienveillance. N’est-ce pas un peu… prétentieux ? Même si je sais que ce n’est pas volontaire de votre part. Nous n’avons pas assez de recul, me semble-t-il. Aujourd’hui encore, la manière dont naissent 99 % des humains reste la même que depuis toujours. Je suggère donc le préfixe « néo » plutôt que le préfixe « post ».

Le président n’avait pas tort. Walter avait hésité sur le terme. Mais il pensait que « post » était plus fort, plus marquant, plus « disruptif » comme on disait dans les années 2020. Il se défendit donc mollement, sachant que l’essentiel n’était pas là :

– Néo signifie que ce sont encore des humains. Alors que post signifie que l’on se situe après l’humanité, que l’on est passé à autre chose.

– Oui, reprit le président, et on ne peut peut-être pas encore affirmer que, en termes physiques tout au moins, nous soyons passés à tout à fait autre chose.

La proposition fut mise au voix, en deux temps : on vota d’abord sur le principe de la chaire, qui fut adopté par 23 voix sur 33. On vota ensuite sur le terme à employer. La néo-humanité l’emporta par 21 voix, contre 10 et 2 abstentions.

Ce culot et ce succès valurent à Walter Bimont une attention très nouvelle sur le campus. Ils renforcèrent aussi quelques haines :  

– Tu sais quel est ton problème ? maugréa rageur l’ethnologue David Hormine. Tu n’aimes pas les hommes ! Tu n’as pas ta place dans une faculté d’anthropologie !

Bel exemple de post-humanité, songea Walter, qui ne manqua pas d’appeler Jacques Attali pour partager avec lui sa joie.

– C’est un beau cadeau que vous faites à votre université, répondit le maître.

– Parce que vous m’avez offert un très beau cadeau.

– Travaillez bien Walter, préparez-nous quelque chose de puissant.

De fait, il passa tout l’été à préparer ses premiers cours, à définir l’information et les modalités d’inscription à mettre en place sur le site de l’université, et au-delà, car une chaire devait être ouverte en partie sur la société civile. Les entreprises partenaires se chargeaient elles aussi de communiquer sur le sujet. 

Quand vint le jour de la « leçon inaugurale », le grand amphi était plein à craquer. Il lui sembla qu’il y avait là autant d’adultes que d’étudiants. Il n’avait eu de cesse de se répéter : « N’oublie pas que, selon ta propre estimation, tu auras 80 % de post-humains devant toi ».

Comment parler de post, ou de néo-humanité à une assistance composée à 80 % de post, ou de néo-humains ? Ce n’était pas tant leur cerveau déformé qui posait problème que les conséquences éventuelles de l’effet miroir. Comment réagiraient-ils si Walter parvenait à leur faire prendre conscience de leur état ? Modifieraient-ils une partie de leur comportement ? Rien n’était moins sûr, c’était même peu probable. Les gens n’aiment pas qu’on les place face à leurs comportements, surtout quand ils sont peu glorieux. 

En gravissant les marches qui menaient à l’estrade, il se demanda si tout le combat qu’il avait livré pour arriver à ce cours ne recelait pas le désir inavoué de contrecarrer cette détestable évolution d’Homo Sapiens. Peut-être était-il moins désespéré qu’il ne le pensait. Le prodigieux Paul Duan l’avait remarqué.  

Quand le brouhaha cessa, qu’il fut stable debout derrière un pupitre – il avait opté pour cette position, et pour l’absence de support vidéo – il commença :

– Mesdames, Messieurs, chers étudiantes et étudiants. Deux qualités rendent la vie impossible en société : la franchise et la lucidité. C’est pourtant ce à quoi je vous propose de nous atteler dans le cadre de cette chaire que je suis heureux d’inaugurer avec vous aujourd’hui.

C’est sur nous-mêmes que je vous invite à nous pencher sans tricher. Qui sommes-nous ? C’est-à-dire que sommes-nous devenus ? La perspective historique est fondamentale pour se connaitre et voir ce qui nous distingue de nos prédécesseurs. 

Même si nous sommes 8 milliards, et autant d’individualités différentes, il me semble que de nouvelles caractéristiques nous définissent, nous terriens du XXIe siècle, et ce sont ces caractéristiques, mais aussi leurs origines et leurs conséquences, que nous examinerons tout au long de ce cycle.

L’univers est apparu il y a 14 milliards d’années, la vie il y a 4 milliards, l’homme il y a 2 millions, Homo Sapiens il y a 200 000 ans. Aussi…

Ça y est, il avait accroché l’assistance. Les post-humains l’écoutaient. Une nouvelle aventure pédagogique commençait.

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