Aedes versus Sapiens : la guerre des moustiques (1/2)

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(environ 20 minutes de lecture)

Jordan fut un des premiers à remarquer le changement, au début de l’été 2020. Alors que le monde se débattait avec un micro-organisme appelé coronavirus, un organisme beaucoup plus gros, le moustique, changeait de mode de vie, passant de contacts fortuits avec l’être humain à des agressions volontaires contre ce qu’il voyait comme une grosse larve au tendre épiderme. 

C’est d’abord à ses dépens que Jordan constata le phénomène, quand il commença à être attaqué tous les jours. Jusque-là, il subissait quelques piqûres en début d’été, après quoi il était en quelque sorte immunisé, ne recevant qu’une ou deux perforations supplémentaires certains soirs humides. Mais en 2020, et plus encore à partir de 2021, pas une journée de chaleur ne passa sans qu’il ne fût piqué. 

Quand il entendait le moustique, ce qui était rare car ces petits saligauds avaient appris à se faire discrets pour tromper l’homme, c’était trop tard ; Jordan pouvait se débattre comme il voulait, non seulement il n’arriverait pas à le saisir, mais en plus l’animal ne le lâcherait pas jusqu’à ce qu’il ait infecté son sang. Moyennant quoi il vivait en permanence avec une demi-douzaine de boutons qui le démangeaient, certains demeurant actifs pendant une bonne semaine.

L’explication aurait pu venir de sa peau, qui attirait peut-être davantage que d’autres ces buveurs de sang ; pourtant, il découvrit qu’il n’était pas seul à souffrir de la mutation comportementale des moustiques.

Lors d’un week-end en famille, Jordan s’aperçut que ses frères et sœurs étaient eux aussi touchés. Une nièce devenue hystérique s’enfermait à l’intérieur pour les repas, ne sortait qu’en vêtements lui couvrant bras et jambes, sous 30°, arborait un foulard qui ne laissait que ses yeux dégagés, et encore. Il avait fallu déménager des enfants dévorés en pleine nuit, emmener le plus jeune chez le médecin après un carnage nocturne révélé au matin.

Il se fâcha avec des copains qui l’avaient invité à dîner quand la petite amie qui l’accompagnait affirma dès leur arrivée qu’elle ne resterait pas une minute de plus si l’on ne dinait pas à l’intérieur. La maîtresse de maison, qui avait tout préparé sur la terrasse, installé force oranges aux clous de girofle et bougies à la citronnelle, prit mal l’ultimatum et se braqua. Jordan dut choisir, et suivit sa belle en s’excusant, ce qui ne suffit pas, puisqu’on ne lui pardonna pas l’humiliation infligée.

À la pharmacie, où il se rendit pour acheter un produit qui fût à la fois préventif et curatif, on lui demanda de revenir l’après-midi car les stocks étaient épuisés. Il tâcha d’expliquer son problème :

– Je ne les vois pas, expliqua-t-il à la pharmacienne, souvent même je ne les entends pas. Ce ne sont pas des araignées ?

– Il y en a, mais l’invasion, ce sont des moustiques, les tigres. Ils sont tout petits.

C’était la première fois qu’il entendait le mot invasion. C’était donc si grave ?

Rentrant chez lui, il gratta sur internet et tomba sur un premier lien dont le titre l’arrêta : « Retour du moustique tigre en France : 51 départements en vigilance rouge ». Il regarda la source : Institut Pasteur. C’était donc sérieux. Il cliqua et lut ceci : « Le ministère de la santé a mis à jour, le 26 avril, sa carte de répartition du moustique tigre en France. Au total, ce sont 51 départements qui sont classés en « vigilance rouge », soit neuf de plus qu’en 2018. Aedes albopictus, moustique tigre vecteur de maladies comme la dengue, le chikungunya ou zika, est présent sur le territoire français depuis 2004.

La colonisation du territoire français par le moustique tigre s’étend et concerne aujourd’hui 66 départements, comme l’a annoncé en avril la Direction générale de la santé. 51 départements sont en vigilance rouge, 15 en vigilance orange et 30 en vigilance jaune. Il n’y a, à ce jour, plus de département en simple veille sanitaire ou vigilance verte. Cette année, l’hiver plutôt doux et les vagues de chaleur précoces ont fait démarrer la saison du moustique tigre bien avant le lancement du plan anti-dissémination vectorielle, dont la date officielle est le 1er mai.

Le moustique tigre, caractérisé par ses rayures blanches et noires, est essentiellement urbain. Anthropophile par nature, il est pratiquement impossible de s’en débarrasser une fois installé dans un département ou une commune…

Pour se protéger des piqûres, l’Organisation Mondiale de la Santé rappelle toutefois qu’il est préférable de porter des vêtements de couleur claire, amples et d’éviter les eaux stagnantes qui favorisent la prolifération des larves ».

  Ce texte datait de 2019. Ainsi, l’invasion avait commencé avant que l’opinion ne s’émeuve. C’était d’ailleurs une des faiblesses des démocraties, ce qui peut-être allait causer leur perte : elles n’anticipaient jamais, elles attendaient la catastrophe avant d’agir. Parce que l’opinion imbécile n’acceptait pas qu’on mobilise des moyens pour quelque chose qui n’existait pas (encore).

Dans l’article de l’Institut Pasteur, outre le fait que le moustique pouvait, en plus de piquer, transmettre des maladies pour l’instant exotiques, un mot frappa l’esprit de Jordan : « anthropophile ». Il regarda le Larousse en ligne : « se dit de végétaux et d’animaux qui vivent dans des lieux fréquentés par l’homme ». Ok, ce n’était pas « anthropophage, qui mange de la chair humaine », mais ce n’était pas loin. Ces bestioles finiraient peut-être par nous dévorer pour de bon. Il y avait tant de mutations inquiétantes.

L’humanité aurait dû prendre cela très au sérieux, car, avant même ces agressions, le moustique était responsable de 750 000 morts par an, parce qu’il transportait et transmettait de nombreux virus dévastateurs. Le chiffre avait été donné par l’Académicien Eric Orsenna qui, avec la scientifique Isabelle de Saint-Aubin, avait mené une enquête fouillée consignée dans le livre Géopolitique du moustique. Le moustique était l’animal le plus dangereux du monde. Ce petit salopard, apparu il y a 250 millions d’années, se répliquait dans plus de 3500 espèces. Il sévissait même au Groenland ! Et il vivait 30 jours, et même plusieurs mois pour certains, chiffre qui étonna Jordan, persuadé qu’il ne tenait pas plus de 3 ou 4 jours et qu’il mourait après avoir piqué.

À l’été 2021, pourri comme jamais dans son coin, dévasté à la fois par les inondations ici et les incendies là, la multiplication des piqures fut si frappante que Jordan décida de tenir des statistiques pendant les mois de juillet, août et septembre, sur deux moments précis : la tonte de la pelouse et le désherbage du jardin qui entourait sa maison. Les résultats furent explicites : durant les 6 tontes effectuées (durée 1 h 30 chacune), il avait été piqué 32 fois, soit 5,3 piqûres par tonte en moyenne ; durant les 4 séances de désherbage (1 h 30 chacune également), il avait été piqué 36 fois, soit 9 piqûres par séance en moyenne. Cela signifiait que les moustiques colonisaient de plus en plus d’espace, en campagne comme en ville, et cherchaient à éliminer quiconque pénétrait dans cet espace qu’ils s’étaient appropriés.

Le soir, bien entendu, Jordan n’ouvrait plus une fenêtre quand la lumière était allumée à l’intérieur, sans quoi c’était l’invasion assurée. Mais même en prenant le maximum de précautions, même en bardant les deux portes de moustiquaires, certains parvenaient à entrer. Alors vous pouviez faire ce que vous vouliez, retarder l’échéance au maximum, ils finissaient par vous avoir. C’était des combattants infatigables, qui conjuguaient la méchanceté d’un homme et la constance d’une machine.

Une chose l’intriguait : un moustique pouvait-il piquer plusieurs fois ? Il fouilla sur internet et trouva des éléments de réponse. Oui, il était possible d’être piqué à plusieurs reprises par le même tueur… « Si on se retrouve avec 20 piqûres de moustiques le matin, c’est souvent à cause d’un ou deux moustiques qui étaient dans la pièce et qu’on a chassés à chaque fois qu’ils ont commencé à piquer », déclarait Jean-Baptiste Ferré, entomologiste à l’Entente interdépartementale pour la démoustication du littoral méditerranéen. Le spécialiste de cette organisation, dont le nom à lui seul était inquiétant, semblait donc dire qu’il valait mieux se laisser piquer une bonne fois. « Quand il s’est rempli de sang – on parle de quelques microlitres – le moustique va partir. Son estomac n’est pas extensible à l’infini, et s’il prend trop de sang il ne peut plus voler ».

Jordan découvrit encore que le piqueur était une piqueuse. Ce sont en effet les femelles qui piquent pour prélever du sang nécessaire à la maturation de leurs œufs. Elles sont « hématophages ». Elles piquent environ tous les trois jours et peuvent pondre jusqu’à 300 œufs après chaque piqûre. « Une femelle peut piquer plusieurs fois de suite, jusqu’à obtenir la quantité de sang nécessaire pour une ponte », expliquait moustiquetigre.org. Et pour prélever plus facilement son butin, cette salope injecte une salive anticoagulante qui fluidifie le sang qu’elle aspire d’autant mieux.

En novembre 2021, Aedes albopictus, autrement dit le moustique tigre, accrut son pouvoir de nuisance en devenant, avec son injection de salive, le vecteur de la maladie du moment : le Sars-CoV-2, autrement dit le Covid. La contagiosité des derniers variants augmenta de manière foudroyante et la cinquième vague fut à elle seule plus meurtrière que les quatre précédentes. Ainsi décédèrent en quelques mois 21 % des personnes de plus de 60 ans non vaccinées (jusqu’à 38 % dans certains pays dépourvus de moyens), 14 % de celles comprises entre 40 et 60 ans. Il n’y avait plus d’opposants à la vaccination : ils étaient morts. 

Ce risque de la jonction entre Sars-CoV-2 et Aedes albopictus avait été redouté par d’éminents spécialistes. Le professeur Gilles Pialoux, chef de service des maladies infectieuses à l’hôpital Tenon de Paris, membre du collectif PandemIA, avait rappelé que le Covid-19 était une zoonose, c’est-à-dire une maladie transmissible d’un animal vertébré à l’homme, en l’occurrence la chauve-souris Rhinolophus affinis. En ce sens, le vecteur – celui qui établissait le lien entre l’animal et l’homme –, notamment le moustique, était un risque que l’on oubliait, submergé que l’on était par les innombrables problèmes liés à la pandémie depuis le début 2020. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, rappelait le professeur Pialoux, « 60 % des maladies infectieuses humaines et 75 % des maladies émergentes de l’homme seraient des zoonoses ». La mondialisation des échanges et l’interpénétration de plus en plus grande entre villes et nature favorisaient le développement des vecteurs, notamment des moustiques, qui devenaient ainsi les principaux marchands de mort de par le monde.

Une autre pointure alertait depuis longtemps sur le danger des moustiques. Didier Fontenille avait été en France directeur du Centre National d’Expertise sur les Vecteurs, depuis sa création en 2010 et jusqu’à ce qu’il soit absorbé par l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSES) en 2015. Le 24 février 2020, il avait été entendu par une Commission d’enquête parlementaire – preuve que les pouvoirs politiques n’étaient pas inconscients du problème – « chargée d’évaluer les recherches, la prévention et les politiques publiques à mener contre la propagation des moustiques Aedes et des maladies vectorielles ». Voici quelques extraits des propos – prononcés après qu’il eût prêté serment – par un des meilleurs spécialistes mondiaux du sujet :

« Chaque année, ce sont des milliers, et même, lors d’épidémies majeures, des centaines de milliers de personnes qui sont touchées en France » ;  

« Jusqu’ici, des pics épidémiques survenaient de temps à autre. Désormais, ils reviennent chaque année. La France métropolitaine ne sera pas épargnée par ces évolutions ;

« Il faut un plan vecteurs en France, sur le modèle de ceux que nous avons connus par le passé contre le cancer ou la maladie d’Alzheimer » ;

« En 2004, l’épidémie de chikungunya qui, venant d’Afrique de l’Est, a d’abord touché Mayotte, puis La Réunion, avant de se répandre dans le monde entier, a été un traumatisme, non seulement pour les habitants des îles de l’océan Indien, mais pour l’opinion française tout entière : on découvrait que des épidémies pouvaient toucher 40 à 60 % de la population dans certains territoires français. D’aucuns ont minimisé les effets de l’épidémie, mais je peux vous dire qu’elle a été terrible. Je ne vais pas polémiquer sur le nombre de morts : il y a eu des morts. À Mayotte et à La Réunion, la moitié de la population a été touchée : c’était inconcevable et aucun modèle mathématique n’aurait pu le prévoir » ;

« Lorsqu’Aedes albopictus est arrivé en France métropolitaine, c’était juste un moustique qui empêchait de boire l’apéritif à dix-huit heures – l’heure où il pique. Au départ, il était seulement désagréable, mais il s’est mis à transmettre les virus de la dengue, du zika et du chikungunya – et il est capable d’en transmettre d’autres » ;

« Or la principale difficulté, c’est désormais la résistance des moustiques. Que ce soit en Guadeloupe, en Martinique ou en Guyane française, les moustiques sont très résistants : il va donc falloir renoncer aux insecticides et trouver des stratégies alternatives » ;

« En France métropolitaine, nous aurons de plus en plus de foyers de dengue et, probablement, dans cinq ou dix ans, de zika et de chikungunya. Et je ne parle que des fameux virus transmis par Aedes albopictus et Aedes aegypti » ;

« À Nice, tout le monde connaît Aedes albopictus parce que les gens ne peuvent plus boire leur apéritif tranquillement tant il y a de moustiques. Dans les régions nouvellement touchées, à Clermont-Ferrand par exemple, où Aedes albopictus est présent, interrogez les gens dans la rue : personne ne connaît ! C’est encore exotique, mais je peux vous garantir que dans deux ou trois ans, ce ne sera plus exotique du tout ! ».

Didier Fontenille rappelait également que la France était un pays plutôt en pointe dans les moyens mis en œuvre pour comprendre et mesurer le problème. Cependant, ce pays ne put rien contre les assauts des moustiques gorgés de Sars-CoV-2 qui décimèrent un cinquième des non-vaccinés sexagénaires et plus au cours de l’hiver 2021-2022.

Jordan était effrayé par ces constats épouvantables, mais peut-être encore plus par l’indifférence qui semblait régner chez ses concitoyens. S’était-on habitué à la mort en raison de la médiatisation du covid ? Comme souvent, on était passé d’un excès à un autre : confinement médicalement inutile et socialement dévastateur au printemps 2020, légèreté ensuite, irresponsabilité désormais. Les responsables politiques faisaient ce qu’ils pouvaient, mais l’opinion n’était plus accessible. Elle ne tenait plus compte des faits et des chiffres. L’information continue et les réseaux sociaux avaient tué la vérité, détruit la raison. Les gens ne voyaient plus que ce qu’ils croyaient. L’émotion et l’indignation régnaient en maîtres, qui se déclenchaient selon le bon vouloir des influenceurs du world wide web.

Quand arriva l’été 2022, que le cap des 12 milliards d’injections de vaccin fut franchi et qu’aucune sixième vague Covid n’apparaissait à l’horizon, chacun se prit à croire que le plus dur était passé. Ce fut le cas en termes de transmission de maladies : on ne pouvait éviter la première, mais on savait mieux prévenir ou soigner les secondes.  

Le problème vint non plus d’un potentiel virus transmis par le moustique au moment où il perforait sa proie, mais de la piqûre elle-même, ou plutôt des piqûres elles-mêmes. Pour une raison encore non expliquée – peut-être un mécanisme de défense face aux insecticides –, une mutation renforça la capacité d’absorption de la femelle moustique. Les entomologistes constatèrent avec effroi que son estomac pouvait contenir deux fois plus de sang que les doses communément admises jusque-là ; alors qu’elle pouvait absorber déjà le double de sa masse (5 mg de sang pour un poids moyen de 2,5 mg), elle était capable désormais de prélever jusqu’à 10 mg. Il semblait même que cette capacité accrue répondait à un besoin croissant : ces femelles avaient besoin de plus de sang pour nourrir leurs œufs que, comble de malheur, elles pondaient en quantités plus grandes, passant d’une moyenne de 300 à 500 après chaque piqûre. 

 Il semble que les mécanismes désormais bien connus de l’évolution et de la sélection naturelle aient joué à plein et en accéléré dans ce phénomène, affirmaient les scientifiques interrogés. Rapidement, les variations génétiques ont procuré à celles qui en bénéficiaient un avantage reproductif incontestable dans l’environnement des années 2020, qui devinrent bientôt les seules représentantes des espèces Aedes Albopictus et Aedes Aegypty. Les 3576 autres espèces et 111 genres de moustiques répertoriés au niveau mondial ne mutèrent pas. Mais chez les deux plus dangereuses, les plus sanguinaires des moustiques s’imposèrent, au détriment des plus paisibles, qui disparaissaient un peu plus chaque année. Comme toujours, the strongest survived…

Ainsi, à partir de l’été 2022, les moustiques tigre et aegypty étaient plus nombreux, piquaient plus, plus souvent, injectaient plus de salive et prenaient plus de sang. Très vite, les conséquences humaines se firent sentir. Les réactions allergiques inflammatoires autrefois modérées – jusque-là personne n’était malade ou blessé à cause des moustiques – prirent une toute autre dimension. 

Il fallut quelques mois pour mesurer le phénomène, qui se manifesta en ordre dispersé sur tous les continents. Début 2023, les choses étaient assez claires : au-delà de 12 piqûres en moins de 2 heures, l’organisme réagissait avec, outre rougeurs, prurits et démangeaisons, de la fièvre et parfois des vomissements. Au-delà de 20 piqûres, les risques de déshydratation étaient forts si l’on n’agissait pas rapidement. Au-delà de 25 piqûres en 7 heures, ce qui pouvait se produire aisément si l’on n’y prenait garde, le décès était probable ; il était dû aux antigènes présents dans la salive de la femelle moustique qui soit envahissaient l’organisme et paralysaient les organes, soit déclenchaient une réaction immunitaire exacerbée, c’est-à-dire une libération de médiateurs vasoactifs, provoquant ce que l’on appelle un choc anaphylactique. Dans ce dernier cas, la pression artérielle chutait ou s’emballait, des troubles digestifs sévères apparaissaient, des œdèmes se formaient au niveau des poumons ou de la gorge ; on mourait par asphyxie ou arrêt du cœur. 

En juin 2023, la banque de données statistiques Our world in data comptabilisa pour la première fois les décès dûs aux piqûres de moustiques, hors transmissions de virus : 2 663 425. Le nombre de personnes ayant dû être hospitalisées s’élevait quant à lui à 6 589 323. Alors que la pandémie Covid-19 semblait enfin sous contrôle (tant que les vaccins parvenaient à s’adapter aux variants qui continuaient à se succéder les uns aux autres), une autre catastrophe sanitaire de masse envahissait la planète. 

Dès que les chaines de télé, relayant ou relayées par les réseaux sociaux, se mirent à exploiter le sujet, la panique gagna la planète. Enfin, pensa Jordan qui se sentait moins seul. D’autant que, à la différence du Sars-CoV-2, le moustique était visible et audible. À la différence du Sars-CoV-2, le moustique traquait l’être humain. Impossible de le nier ou de l’oublier. 

Chacun chercha d’abord à protéger sa maison ou son appartement. Entre 2022 et 2024, la demande de moustiquaires fut multipliée par… 150 000. Bien entendu, les fabricants ne purent pas suivre. Et les États durent créer leurs propres usines de production, avec différents modèles : enroulants, cadres, coulissants, sous forme de stores, de rideaux, de paravents, de barricades… En attendant que l’offre atteigne la demande, on vit des rideaux ou des planches recouvrir l’extérieur des fenêtres, afin de limiter les risques de pénétration d’insectes quand on était obligé d’aérer. On aérait d’ailleurs le moins possible.

À l’intérieur des maisons, les diffuseurs anti-moustiques se généralisèrent, un dans chaque pièce, sous forme de prise électrique ou de sprays rechargeables. D’innombrables entreprises s’engouffrèrent sur ce marché colossal, et il fallut quelques mois pour que le tri s’opère entre les charlatans et les professionnels compétents. Un autre produit vit ses ventes s’envoler : le mini-souffleur. Pour une raison simple : les gens prirent l’habitude de se souffler avant de rentrer chez eux, ou mieux de se faire souffler quand quelqu’un pouvait le faire. On éliminait ainsi les moustiques que l’on charriait avec soi, sur les vêtements, dans les cheveux, sur la peau.

C’est bien sûr en extérieur que le combat fut le plus féroce. On s’était habitué au masque, au voile ou à la burka dans les pays musulmans rigoristes, il fallut s’habituer au grillage. Plus personne ne sortait sans un casque de type joueur d’escrime. En France, la loi de 2010 sur l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public dut être abrogée. Même si le grillage, qui devait être conçu avec un cordage transparent type fil de pêche, permettait de deviner quand on s’approchait les traits de la personne qui le portait, les relations sociales prirent un coup supplémentaire. Des millions de personnes tombèrent dans l’apathie, la tristesse, la dépression. L’autisme, qui se développait déjà de manière fulgurante en raison de l’addiction aux écrans, devint une attitude quasi-normale. Décathlon devint assez vite le numéro un mondial du « masque anti-mosquito », ce qui n’empêcha pas des centaines de fabricants d’apparaître ici ou là, tant la demande était forte. 

Jordan nota un chiffre significatif : au dernier trimestre 2023, les produits anti-moustiques, extérieures et intérieurs, constituèrent à eux seuls 23 % du chiffre d’affaires d’Amazon (595 milliards de $).

Les terrasses de café, ainsi que tous les lieux dehors où des personnes pouvaient être amenées à attendre (parvis, files d’attente, trottoirs passants) furent recouverts de grillage, sans parler des terrasses ou des jardins particuliers, qui eux aussi furent en bonne partie mis sous cloche. 

On ne pouvait plus vivre dehors. Le pique-nique et le bronzage étaient des activités révolues. Même les baignades, dans un lac ou dans la mer, n’étaient plus pratiquées que par quelques acharnés qui bravaient les insectes pour nager, mais quittaient la plage emmitouflés des pieds à la tête sitôt la trempette terminée. Toute promenade en forêt devint une expédition réservée aux plus aguerris ; on ne s’y aventurait pas sans bombe autodéfense et protections renforcées. Les personnes fragiles en étaient exclues.

Des scènes dramatiques se produisaient dès que des événements climatiques chauds et humides (pas seulement des ouragans, mais aussi de simples averses ou orages) frappaient telle ou telle région. De gigantesques essaims de moustiques se formaient alors, qui planaient au-dessus des leurs proies avant de fondre dessus. Le phénomène était apparu en septembre 2020 en Louisiane après le passage de l’ouragan Laura. Les cibles des insectes avaient alors été des buffles, des bœufs et des vaches, tuées par centaines par les milliers de piqûres que reçut chaque animal, qui se retrouva vidé de son sang en quelques minutes. Ces cadavres de bovins s’accumulant sur les charrettes de tracteurs, des fermiers en pleurs devant leurs troupeaux décimés, avaient ému la Louisiane, Jordan, mais pas Facebook et Instagram.

Désormais, les cibles des essaims de moustiques étaient humaines, ce qui changea un peu la donne. Quelques exemples en France : en août 2023, une colonie de vacances pourtant ultra-sécurisée, fut anéantie en Charente-Maritime ; 123 enfants furent tués sous les yeux des moniteurs impuissants, dont les 2/3 périrent également.  Un estivant voisin réfugié dans sa voiture filma la scène : 770 millions de vues sur Youtube.

Le premier week-end de septembre de cette même année, 1282 personnes périrent des suites de l’attaque à la grande braderie de Lille. La manifestation avait été prévue entièrement sous cloche, mais des essaims profitèrent de bandes de grillage mal jointes pour s’engouffrer et se ruer sur les participants, qui même masqués succombèrent aux centaines de piqûres qui les atteignirent ; 3301 autres personnes furent gravement atteintes au même moment. 

Que dire enfin du drame du stade Vélodrome de Marseille, où, lors de la quatrième journée de championnat de foot de Ligue 1, 5674 personnes décédèrent dans une panique indescriptible sous les assauts des centaines de milliers de moustiques qui, dans le stade pourtant complètement fermé, étaient entrés par une canalisation en sous-sol destinée à arroser régulièrement la pelouse. Les yeux exorbités des joueurs et des spectateurs découvrant l’essaim continu, qui semblait ni plus ni moins sortir de terre depuis un coin du terrain, quelques secondes avant que les moustiques repèrent les mets de choix que constituaient ces 25 000 malheureux pris au piège, hanta les nuits non seulement des survivants mais aussi de celles et ceux qui eurent la mauvaise idée de suivre ce match à la télévision.  

Il va sans dire qu’après de tels événements les gens refusaient de sortir de chez eux et de se rendre au travail. C’était ou télétravail ou rien. Le front du refus de se déplacer fut si puissant que les gouvernements ne purent rien faire. On n’emprisonne pas la moitié d’une population. La réalité des échanges, déjà mise à mal par le Covid, diminua encore. Il n’y avait désormais plus que des assistés. 

Le système ne tint pas longtemps. On s’aperçut que la confiance dans les banques centrales, qui rachetaient les dettes des États quasiment sans compter depuis la crise de 2008, ne reposait sur rien. On admettait enfin l’absurdité de la situation : on ne pouvait pas annuler la dette, sans quoi tous les épargnants du monde étaient ruinés, mais on ne pourrait jamais la rembourser. Face à l’évidence, l’économie s’effondra. 1 € et 1 $ ne valaient plus rien. Ce que les marxistes n’étaient pas parvenus à réaliser en 175 ans, le Covid et les moustiques y étaient arrivés en 5 : ils avaient abattu le système capitaliste, le revenu était déconnecté de l’activité économique, il n’y avait même plus de revenu.

Le tourisme disparut en même temps que le travail. Les modes de vies furent bouleversés, la mortalité explosa. Les États étaient ruinés, les économies dévastées, les sociétés peuplées de zombies. Les moustiques avaient pris le pouvoir… 

5 commentaires

  1. Mais quelle mouche a piqué notre écrivain ! C’est un récit impressionnant, cette science-fiction à brève échéance a le goût inquiétant de notre présent. On retrouve un texte documenté, une investigation digne du meilleur journalisme, teintés parfois d’un humour glaçant. On retrouve aussi le regard incisif de l’auteur sur notre société, ses travers, son évolution.
    Tant pis, je vais attaquer la deuxième piqûre.

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  2. Fantatsique ! Je sais pas comment vous avez pu écrire ça ! C’est à la fois scientifique, fascinant et terrifiant. Jattends la suite avec impatience. je vais le relire en attendant

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