Éviter la prison, retrouver la médecine (Le roman Cahuzac, 3)

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Il était devenu un pestiféré. C’est comme si son expérience et ses compétences ne comptaient pas. Il n’était plus que l’homme ayant menti à la France, niant avoir eu un compte en Suisse. Le montant, la provenance et l’usage de l’argent, sans parler de son travail et de ses engagements, n’avaient pas d’importance aux yeux de l’opinion : il avait menti, au mauvais endroit au mauvais moment, sur une erreur qu’il avait commise, et cela effaçait tout le reste.

Même si le temps avait passé depuis les révélations de 2013, le pardon ne semblait pas devoir lui être accordé. Ceux qui se voulaient tolérants, humanistes, bienveillants, étaient les plus impitoyables. Pourtant, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Fillon, Guérini, Balkany, tant d’autres, avaient eu droit à une réhabilitation ; ils étaient morts et ressuscités, ou pas tout à fait morts. Alors que c’est de l’argent public qu’ils avaient utilisé à leur profit ; lui s’était contenté de gagner de l’argent avec son activité professionnelle et de le mettre à l’abri. « En politique, on ne meurt jamais » : l’adage n’était-il plus vrai ? Était-ce l’époque qui avait changé, ou était-ce lui qui attirait sur sa personne une haine supérieure à la normale ?

Il se demandait si le problème n’était pas son apparence. Il était trop carré, trop crispé, trop clair dans sa diction. La rigueur qui était la sienne se retournait contre lui. Le contraste était trop fort entre la droiture apparente et la souplesse nécessaire à une fraude fiscale. Il suffisait d’entendre et de regarder Mitterrand, Chirac ou Balkany pour comprendre que le mensonge ne leur faisait pas peur, qu’il était inhérent à leur personnalité. Du coup, on l’acceptait mieux, parce qu’on n’était pas surpris. Mais lui, avec ses airs de justicier, de chevalier blanc qui avait pris la tête du combat contre l’évasion fiscale, il avait créé une déception, un décalage insupportable aux yeux d’une presse et d’une opinion orgueilleuses, qui avaient l’impression d’avoir été bafouées. 

  Si l’on remontait en arrière de 30 ans, au XXe siècle, non seulement le compte en Suisse n’était pas un péché, mais il était même un signe de réussite sociale. Tout grand bourgeois se targuait à la fin d’un repas de famille, en allumant un cigare devant ses enfants et petits-enfants, d’aller une ou deux fois par an à Genève ou à Lausanne « régler quelques affaires ». Et parmi les valises dans le coffre de la DS, de la Jaguar ou de la Mercedes, il y en avait parfois une qui n’était pas remplie de vêtements. 

Comme si la fraude et le mensonge ne suffisaient pas, on l’avait accusé d’autres maux encore. Ainsi, il y avait eu cette piste « à la Kennedy », venue d’un hebdomadaire suisse : il aurait été assassiné, politiquement, parce que, en tant que Secrétaire d’État au Budget, il s’apprêtait à réduire le nombre de régiments de l’Armée de terre, à vendre le porte-avions, Charles de Gaulle, à arrêter la production des Rafale… C’était lui prêter beaucoup de pouvoirs. Le complexe militaro-industriel aurait donc activé, ou accéléré les révélations, pour le punir de ses intentions et l’empêcher de nuire à ses intérêts. Mais la mayonnaise n’avait pas pris sur ce sujet : un fraudeur était plus facile à calomnier qu’un rigoureux gestionnaire des deniers publics.

Mediapart avait également mis le doigt sur ses activités entre 1988 et 1997. En tant que conseiller technique du Ministre de la Santé d’une part, de conseil auprès des laboratoires pharmaceutiques d’autre part, il serait intervenu pour faciliter les autorisations de mise sur le marché de certains médicaments, il aurait demandé à des laboratoires de financer les campagnes électorales de ses mentors politiques et il aurait ouvert un compte en Suisse dans ce but. Et oui, il venait de là le compte en Suisse ; il était politique, au départ. Il voulait bien reconnaitre qu’il s’était servi de ses relations professionnelles en politique, et réciproquement, – n’était-ce pas parce que vous possédez compétences et relations qu’on vous proposait d’entrer au gouvernement ? – et il avait facilité la contribution de quelques groupes pharmaceutiques au financement de la vie publique. Ce n’était pas glorieux, sans doute, mais la pratique était unanime dans les années 80, les premières lois de règlementation du financement des campagnes électorales datant des années 90. De là à le transformer, lui, en argentier occulte de la social-démocratie à la française, il y avait un pas qu’il lui semblait ridicule de franchir. D’ailleurs, les perquisitions du printemps 2013 ne donnèrent rien.

En revanche, le Parquet National Financier – institution créée grâce à lui – le renvoya en correctionnelle pour « fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale ». Dès lors, son objectif était simple : éviter la prison. Il y avait beaucoup pensé. Anticiper, toujours, pour parer les coups. Ce n’est pas l’isolement qui l’effrayait : être séparé de ceux qui l’avaient déçu ou blessé, ainsi que des millions d’ignorants qui se défoulaient sur lui, le tentait presque. Il craignait davantage l’ennui, lui si actif, si plein d’énergie physique et intellectuelle. Mais ce qu’il redoutait par-dessus tout, c’était le déshonneur, l’image plus salie encore, l’humiliation plus complète. Car malgré tous les outrages subis ces dernières années, son orgueil n’était pas anéanti. Il tenait à sa dignité. Or, la prison, c’était l’indignité, la mise au rebut. Alors que, s’il avait caché une partie de ses gains professionnels, il avait tout de même accompli des choses positives pour ses proches, ses patients, ses administrés…

Pour éviter la prison, il fallait être condamné à deux ans ferme maximum. Dans ce cas, si l’on n’était pas en état de récidive et pas dangereux, on pouvait obtenir un aménagement de peine, le plus souvent un travail d’intérêt général ou le port d’un bracelet électronique. C’est ça qu’il fallait viser. Échapper à une condamnation avec le mot prison paraissait illusoire, tant il était devenu un « exemple », que le parquet et les juges ne laisseraient pas passer. Mais pas plus de deux ans était le but à atteindre.

Le procès en première instance, en septembre 2016, se passa mal. Le président n’était pas antipathique, les autres magistrats si. Surtout, il lui fallut tout entendre : le financement politique, le compte à l’UBS en 92, transféré chez Reyl en 98 et à Singapour en 2010, les implants sur des crânes richissimes du Moyen Orient et les retours à Paris avec des sacs de billets en 2000 et 2001, les remises de cash en 2010 et 2011, la fausse déclaration de patrimoine au moment de son entrée au gouvernement… Et Patricia qui était là, sur les bancs quand il était sur la sellette, puis à sa place la semaine suivante. Ils avaient pu se parler un peu, lors de quelques interruptions de séance, et ils s’étaient souri plusieurs fois. Tout était cassé, bien sûr, mais il espérait qu’elle n’oublierait pas ce qu’ils avaient vécu ensemble. C’est d’ailleurs leur trop grand succès qui leur causait ces problèmes ! Avant une reprise d’audience, il avait pu lui dire, avec un rire nerveux :

– On a été trop bons.

Elle avait pressé son bras, comme si elle comprenait. Il avait ajouté :

– Notre plus belle réussite, ce sont les enfants. Et ça, personne ne nous l’enlèvera. 

Elle n’avait pas confirmé, pas infirmé non plus. Lui en voulait-elle vis-à-vis d’eux ? Culpabilisait-elle de son côté ? Avaient-ils été de bons parents ? Si oui, ils avaient massacré leur image depuis quatre ans. Il espérait encore, que, quand ils ne seraient plus là peut-être, leurs enfants sauraient faire la part des choses, se rappeler ce qui leur avait été transmis et les bons moments de l’enfance en famille.

Il fallut attendre deux mois le délibéré, qui tomba le 8 décembre 2016. Hélas, c’est à trois ans de prison ferme que les juges le condamnèrent, Patricia à deux ans. Trois ans pour lui, cela voulait dire qu’il ne pourrait échapper à l’incarcération. La prison, bon sang ! Heureusement, il pouvait encore faire appel. Et, comme il n’était pas susceptible de dissimuler des preuves, cet appel était suspensif.

Allons, il n’était pas encore mort ! Il était un paria, on le montrait du doigt et on l’accablait, mais jusqu’au procès en appel il était libre de disposer de son temps, d’aller et venir. N’était-ce pas l’essentiel ? Si, bien sûr.

Il décida de changer d’avocat pour préparer cet appel. Jean Veil, qui l’avait incité à avouer et qui avait été son avocat en première instance, n’avait pas démérité. Mais puisque son affaire était avant tout médiatique, il fallait tenter de créer un choc médiatique. Éric Dupond-Moretti, sulfureux, homme du peuple, assoiffé de reconnaissance, réputé pour le nombre d’acquittements obtenus, pouvait créer ce choc. Il oserait dénoncer l’hypocrisie de l’intelligentsia, montrer la déformation des faits par les médias, mettre à jour les contradictions de l’accusation.

Il osa, en effet. En février 2018, alors que le procureur avait requis le maintien des 3 ans de prison ferme de la première instance, maître Dupond-Moretti axa sa plaidoirie sur un objectif : éviter l’incarcération.

– « Cahuzac en prison, ce n’est pas une décision de justice ! », tonna-t-il.

Habile et audacieux, il demanda pourtant pour son client une peine plus longue que celle prononcée en première instance : 4 ans au lieu de 3 ! Mais divisée ainsi : 2 ans ferme et 2 ans avec sursis. Pas plus de 2 ans ferme, c’était la possibilité d’un aménagement de peine.

– « Je vous supplie de ne pas l’envoyer en prison, exhorta-t-il les jurés. Je ne demande pas la lune. Je suggère même d’aggraver la peine ! »

Il décrivit alors un « homme perdu », errant des heures dans son cabinet, et dont « les secrétaires ne savent plus quoi faire ». 

– « Et s’il se flingue en taule ? »

L’avocat osa deux comparaisons intéressantes :

– « On rend un hommage national à une de nos vedettes qui a cherché toute sa vie à changer de pays pour payer moins d’impôts », asséna-t-il en référence à Johnny Hallyday, décédé quelques mois plus tôt. 

Il évoqua aussi Liliane Bettencourt, propriétaire de l’Oréal, longtemps première fortune de France, jamais poursuivie alors qu’elle avait reconnu une évasion fiscale.

Il rappela enfin l’engrenage :

– « Ce pognon, il l’a traîné comme un boulet… S’il régularisait, c’était un suicide professionnel ».

Le prévenu ajouta simplement qu’il avait rapatrié les 600 000 euros et remboursé le fisc. 

Le ténor convainquit les jurés, puisque le 15 mai 2018, 3 mois après le procès – pourquoi ces délais absurdes ? –, c’est la peine qu’il avait souhaitée qui fut prononcée : 2 ans ferme et 2 ans avec sursis. Quelques jours après, le juge d’application des peines confirmait le choix du bracelet électronique de préférence à une cellule de prison.

Il évitait donc le pire. Quel soulagement !… Il ne connaitrait pas les bas-fonds, la déchéance et la violence, l’ennui et la perte de sens. Il avait eu peur, très peur, il s’en rendait compte à présent. Mais c’était fini. Il n’avait plus rien à craindre de ce côté-là.

Il fut donc « placé sous surveillance électronique » et dut porter sanglé à la cheville un boîtier contenant une puce et un logiciel de géolocalisation. Il choisit la maison familiale de  Pianottoli-Caldarello, en Corse, comme lieu d’« assignation à résidence ». Il serait beaucoup mieux sur l’île que dans la capitale. Et il pourrait y emmener sa mère et veiller sur ses vieux jours.

Le bracelet empêchait les shorts, du moins en public, quoique son cas et son visage étaient si connus qu’il n’avait pas besoin de se cacher. Il se sentait prêt à assumer désormais. Même si on lui avait fait vivre l’enfer depuis 5 ans et demi, même si sa vie était salie, même si la sanction était démesurée, il n’avait plus honte. Ces excès d’opprobre qu’il subissait pourraient peut-être jouer en sa faveur, enfin. Si 77 % des Français trouvaient les élus « plutôt corrompus », cela montrait au moins qu’il n’était pas pire qu’un autre.

Restait la question de la responsabilité. Avait-il contribué à l’affaiblissement de la fonction politique, au discrédit de la démocratie représentative ? Sans doute. Cependant, il lui semblait que, en tant que maire comme en tant que ministre, il l’avait plutôt rehaussée.

La prison évitée, il tenait à travailler. Le bracelet n’empêchait pas de travailler. Travailler était ce qui lui manquait le plus. On n’était pas un homme si l’on ne travaillait pas. Il fallait contribuer à la marche du monde, rendre un peu de ce qu’on vous donnait, créer des richesses et de la solidarité. 

Parmi les différentes cordes à son arc, il en était une qui s’imposait : la médecine. Il était médecin avant tout. Et peut-être sa vie aurait-elle été plus heureuse s’il l’était resté. En tout cas, il souhaitait maintenant soigner les gens, les plus simples, les plus dans le besoin. Pour des affections diverses. Il voulait être généraliste ; médecin de campagne aurait été l’idéal. Le lieu était d’ailleurs tout trouvé : son village du sud de la Corse, où il vivait depuis son bannissement parisien, et qui pouvait se voir attribué l’appellation « désert médical ». Là-bas, il retrouverait le service aux autres, l’humilité, valeurs qu’il ne pensait pas avoir perdues, mais que visiblement on ne lui accordait plus.

Le problème était l’Ordre des Médecins. En juin 2013, le Conseil départemental de l’Ordre des médecins de Paris portait plainte contre lui en raison de cadeaux reçus de l’industrie pharmaceutique et de paiements en liquide pour des greffes de cheveux. En janvier 2014, l’Ordre lui interdisait d’exercer son métier de chirurgien pour 6 mois (ancien chef de clinique des Hôpitaux de Paris, il avait été chirurgien cardiaque à l’hôpital Boucicault avant de bifurquer vers la chirurgie réparatrice et… la politique). Il avait expliqué qu’il souhaitait exercer en tant que généraliste à Pianottoli-Caldarello en Corse, arguant du soutien du maire et des besoins des habitants. Mais l’Agence Régionale de Santé s’y était opposée. Il sollicita alors une installation en Seine-Saint-Denis, dans le « 9-3 », sans plus de succès. Il offrit ses services pour lutter contre le virus Ebola en Afrique ; cela lui fut refusé là encore.

La décision d’appel étant tombée, il obtint finalement, de l’Ordre et du juge, le droit de remplacer un médecin pendant un mois… à Camopi, 1700 habitants isolés dans la jungle de Guyane ! Il n’était pas dupe de l’humiliation qu’on lui infligeait en lui offrant le poste le moins valorisant qui fût, comme si on l’envoyait « au bagne », mais il accepta sans hésiter cette affectation dans un centre de santé situé sur la rive gauche de l’Oyapock, à la frontière avec le Brésil.

C’est ainsi qu’en juillet 2018, à 66 ans, il débarqua à Camopi et se mit à soigner sans discontinuer, dans son dispensaire en bois sur pilotis, des Amérindiens Wayampis et Tekos. Difficile d’être plus différents des Parisiens, c’était ce qu’il fallait. Là, pendant un mois, il ne vit personne d’autres que des patients. Ce travail auprès des plus humbles lui apporta beaucoup. Les affections le plus courantes étaient dues aux piqûres de moustiques, qui pouvaient provoquer le chikungunya, la dengue, le zika, la fièvre jaune, des leishmanioses… Il diagnostiqua aussi toutes les pathologies « classiques », sérieuses ou bénignes, comme en métropole. Et il écouta, beaucoup, comblant du mieux qu’il pouvait le besoin numéro un de tout être humain : être entendu. Il s’initia à quelques expressions courantes : Tout bèt bon ? (quoi de neuf ?), Sa to ka fé ? (que fais-tu ?), A kouman yé ka rélé to ? (comment t’appelles-tu ?).

Pendant ses rares moments hors médecine, il partait en excursion dans la forêt avec un guide, se plongeant avec humilité dans la dangereuse et fascinante Amazonie, où un fauve, un serpent ou une plante vous avale un homme en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Il aimait aussi à descendre et remonter l’Oyapock, tantôt luttant contre le courant, tantôt se laissant emporter par lui, comme s’il comprenait la vanité de défier le cours des choses et finissait par accepter la direction que lui imposait la nature.

Hélas, ce séjour réparateur ne dura qu’un mois. Il dut rentrer. Il élut domicile dans la maison de Corse, où commença son assignation à résidence avec bracelet électronique. Outre le cadre exceptionnel de ce village en bord de Méditerranée, il eut la satisfaction de pouvoir faire venir sa mère avec lui afin de l’entourer comme elle le méritait. Il tenait à se racheter auprès d’elle.

– Excuse-moi pour le mal que je t’ai fait, lui dit-il à plusieurs reprises. J’ai trahi vos valeurs, à Papa et à toi.

– Mon fils… lui répondait-elle en tendant sa main fatiguée pour qu’il la prenne. Tu as commis des erreurs, et tu as payé cher pour cela. Mais n’oublie pas tout ce que tu as fait de bien. Et regarde la fin de vie que tu m’offres : quelle mère ne voudrait pas finir son parcours dans la maison du bonheur familial avec son fils à ses côtés chaque jour ?

Il était ému aux larmes par l’indulgence de cette femme qu’il n’était pas sûr de mériter.

Il redemanda à exercer sur l’île de Beauté, précisément à l’hôpital de Bonifacio, le plus proche de chez lui. « Nous nous sommes déjà rencontrés, expliqua le directeur du centre hospitalier à Corse-Matin. Nous faisons face à une pénurie de médecins dans la région et nous avons du temps médical disponible ; des bras supplémentaires ne seraient pas de trop pour faire tourner la boutique ». Le 19 novembre, l’Ordre régional des médecins de Corse considérait que « l’ancien ministre avait toutes les compétences et qualités nécessaires » et donnait son accord. 

C’était sans compter sur la méchanceté de certains individus. Un médecin parisien nommé Alain Choux, qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, saisit le Conseil national de l’Ordre au motif que « le casier judiciaire de l’ex-ministre est incompatible avec l’exercice de la médecine, et ses compétences devraient faire l’objet d’une évaluation après tant d’années passées en politique » (La Dépêche). Une audition fut alors programmée, en janvier 2019, au cours de laquelle il serait confrontée à trois experts. Il fut tenté de renoncer, là : il allait devoir encore se justifier, prouver, expliquer : il n’en pouvait plus. 

Mais, avec l’aide de quelques proches et de son avocat, il tint bon et se présenta à l’audience du Conseil. Il dut attendre juin, mais finalement la formation restreinte de l’Ordre national jugea Jérôme Cahuzac apte à l’exercice de la médecine générale et donna son aval. Même si les communes de Bonifacio et Pianottoli-Caldarello ne se trouvent qu’à quelques kilomètres l’une de l’autre, il fallut encore discuter des modalités du contrôle judiciaire, ce qui prit de longues semaines, jusqu’au 20 octobre 2019, date à laquelle il put enfin prendre son poste au sein du service des soins de longue durée de l’hôpital local. Ce n’était que trois demi-journées par semaine, mais cela pourrait évoluer. Il considérait cela comme une réhabilitation.

« J’accueille cette nouvelle très favorablement, expliqua Jérôme Polverini, le maire de son village, au journal 20 minutes. Je connais bien ses parents. Mais vous savez, en Corse, on ne se mêle pas des affaires des autres. Nous sommes des chrétiens et nous nous rappelons cette parole : “Que ceux qui n’ont jamais pêché jettent la première pierre”… Je suis fidèle à la philosophie insulaire. Il a déjà payé une peine, on n’allait pas lui infliger une autre peine à travers une exclusion. Quand un homme a payé devant la justice, on considère que l’opprobre du citoyen n’a pas à être ajouté. C’est ça, l’esprit corse ».

Même si « la prise de fonctions de Jérôme Cahuzac a été retardée par les paparazzis, l’intégration de Jérôme Cahuzac s’est très bien passée », estima le directeur du centre hospitalier auprès de Corse-Matin. « J’ai une seule inquiétude, confia Jean-Charles Orsucci, maire de Bonifacio. C’est comme si j’avais recruté un joueur de Ligue 1 en promotion d’honneur. C’est une super-nouvelle pour Bonifacio, mais va-t-il s’épanouir dans un hôpital de cette dimension ? J’ai la crainte qu’il soit trop qualifié pour ici, et que ce soit comme s’il passait d’une Rolls Royce à une Twingo ».

Ce n’était pas un problème pour celui qui prit trois fois par semaine la petite route T40 reliant Pianottoli-Caldarello et Bonifacio. Au contraire, il était heureux de se rendre utile dans la discrétion. La lumière, la gloire, les honneurs, il les avait connus, et il avait été à deux doigts d’y laisser sa vie. Il avait de plus la chance de travailler dans un cadre idyllique : la mer, les rochers et les pins, pour un homme à l’automne de sa vie, constituaient des conditions favorables pour se reconnecter à l’essentiel. 

Les regards interrogateurs de certains patients durèrent trois semaines. Seuls deux le critiquèrent ouvertement :

– Excusez-moi, lui dit une dame, mais après ce que vous avez fait, je ne peux pas vous appeler Docteur. 

– Excusez-moi, répondit-il avec calme, mais après ce que vous avez fait, je serai heureux de vous soigner, si vous le souhaitez.

Un homme fut plus vindicatif :

– Je refuse que vous me touchiez ! Vous êtes un escroc et un menteur !

– D’accord. Comment fait-on pour vous soigner, alors ?

L’homme tempêta, demanda à voir « le directeur », et finit par se laisser examiner le lendemain. Après quoi, une réputation de compétence et d’humanité se propageant au sujet du « Docteur Cahuzac », il n’y eut plus d’allusions à son passé, si ce n’est sous le ton de la conversation qu’essayaient d’initier certains patients. Il ne la fuyait pas, mais veillait à ce qu’elle ne dure pas. 

Avec les médecins et infirmières, il n’y eut pas le moindre problème. Au contraire, il lui sembla qu’on appréciait son écoute et sa disponibilité. 

Bien sûr, dans la rue, en allant faire les courses, en entrant quelque part, il pouvait rencontrer l’hostilité, voire la haine, le plus souvent la bêtise et l’impolitesse.

– Tiens, le tricheur !

– Gaffe, les gars : le chef de la lutte contre la fraude fiscale est parmi nous !

– Ça sent le mensonge, ici.

– Eh, Cahu : t’as pas un peu de fric pour moi ? Cherche bien. En Suisse…

Il avait beau éviter les contacts, son affaire avait été trop médiatisée pour qu’elle ne laisse pas des traces indélébiles chez les débiles. 

Au printemps 2020, débuta un événement que personne ou presque n’avait envisagé : une épidémie mondiale. Face aux besoins croissants dans les hôpitaux, sa peine fut suspendue pour qu’il travaille plus et il fut libéré un temps de son bracelet électronique. Il fut très heureux de prendre sa part à la lutte contre ce fléau inconnu, pour laquelle il fallait tout inventer ou presque.

Quand la première vague fut passée, sa peine reprit son cours et on lui remit sa chaîne. Le 8 septembre 2020, enfin, la Cour d’Appel de Bastia prononçait sa libération conditionnelle et on lui retirait son bracelet électronique. Il était libre. Il n’allait pas changer grand-chose à sa vie pour autant. Il continuerait à travailler le plus longtemps possible, il accompagnerait sa mère jusqu’à son dernier souffle. Et il continuerait à marcher, courir, plonger.

Il allait cependant inviter ses enfants et petits-enfants, ressouder cette famille qu’il avait mise à si rude épreuve. Après lui en avoir parlé, sa fille Diane avait publié un livre aux éditions Robert Laffont début 2019, dont le titre était sans ambiguïté : Parias. Elle n’était pas tendre, mais elle le montrait malgré tout comme un père responsable et un élu local sincère. Dans La Dépêche, interrogée pour la sortie de son livre, elle déclarait : « Je ne peux pas être en colère contre mes parents, je les aime, je ne peux pas les juger. Au final, la personne la plus malheureuse, c’est mon père. Sa circonscription dans le Lot-et-Garonne, c’était sa deuxième maison, la moitié de sa vie… J’ai moi-même état frappée par l’accueil qu’on nous réservait, à ma sœur et à moi, quand on y allait en week-end… Il adorait y aller et faire des choses pour les gens de sa circonscription ». Et puis elle le félicitait d’avoir avoué, même s’il avait fallu du temps, alors que tant d’hommes politiques n’admettent jamais leurs fautes et leurs mensonges.

La plupart de ses anciennes relations professionnelles et politiques lui avaient tourné le dos ; ce n’était pas plus mal. Il devait regarder devant, et vivre au mieux le présent. Sans doute continuerait-il à éviter autant que possible les clients et les passants, mais quand il en croiserait, même des fourbes et des hostiles, il essayerait de les comprendre et de leur pardonner. 

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